Le recours aux mécaniques de jeu dans les applications de santé numérique, une tendance en plein essor, soulève des questions cruciales quant à son application réelle et ses limites. Alors que le marché de la gamification dans la santé est estimé à plusieurs milliards de dollars, il est temps de faire le point sur les stratégies employées, les défis à relever et les pistes pour l’avenir.
Comprendre les comportements des patients et les intégrer dans le développement d’interventions personnalisées est devenu une priorité ces dernières années dans le domaine de la santé numérique. Cette approche vise à capter l’attention des utilisateurs, à maintenir leur engagement et, in fine, à démontrer un impact positif sur les résultats cliniques. Face à la multiplication des applications, traqueurs et autres dispositifs de santé, une véritable course s’est engagée entre les entrepreneurs pour séduire un maximum d’utilisateurs et les fidéliser sur le long terme. Dans ce contexte, la gamification s’est imposée comme une méthodologie incontournable pour toute intervention de santé numérique.
Un marché en pleine expansion, mais une pratique à affiner
Selon Global Market Insights, le segment des jeux sérieux au sein du marché de la gamification dans la santé représentait déjà 2,5 milliards de dollars en 2020. Les prévisions tablent sur une valorisation boursière de plus de 65,1 milliards de dollars d’ici 2027. Cette croissance exponentielle témoigne de l’engouement suscité par cette approche, tant dans la recherche universitaire que dans les milieux entrepreneurs et les médias spécialisés.
La gamification, dans son essence, consiste à transposer des éléments ludiques (comme les points, la compétition ou la découverte) dans des contextes non ludiques. Des recherches approfondies cherchent à marier les apports de la psychologie comportementale et des environnements de jeu. Un examen récent a ainsi mis en lumière le lien entre certains mécanismes ludiques et la théorie de l’autodétermination. Ces éléments visent à influencer le changement comportemental, en s’appuyant sur des principes tels que le feedback et le suivi, la comparaison sociale, la récompense, le renforcement de la confiance en soi, la répétition, le soutien social, la fixation d’objectifs, la formulation de connaissances et la gestion des conséquences.
Fait notable, les éléments de conception de jeux se retrouvent dans environ deux tiers des applications mobiles de santé et de remise en forme les plus populaires. Cette facilité d’intégration dans les interventions de santé numérique permet aux chercheurs et aux entrepreneurs de combiner divers mécanismes pour optimiser l’engagement des utilisateurs, comme l’a analysé une étude portant sur 64 applications.
Des résultats prometteurs, mais des écueils à surmonter
Malgré l’effervescence autour de la gamification, la collecte de données probantes et l’évaluation des résultats réels semblent encore en retrait. Plusieurs écueils persistent : des conceptions d’interventions parfois maladroites, une collecte de preuves insuffisante et, dans certains cas, des effets indésirables.
Des conceptions qui laissent à désirer
De nombreuses applications sont développées sans prendre suffisamment en compte les spécificités des populations cibles et leurs besoins réels. Il en résulte des produits dont les mécaniques ludiques ne sont pas toujours adaptées, ni nécessairement efficaces. Des critiques issues du monde du jeu vidéo pointent du doigt une approche parfois superficielle, qui se contente d’extraire des éléments « pratiques » des jeux sans en saisir la complexité intrinsèque. Les jeux traditionnels sont souvent naturellement motivants, contrairement à des comportements complexes comme l’alimentation ou l’activité physique. La gamification a tendance à miser sur des récompenses, des classements et des incitations externes, négligeant d’autres aspects fondamentaux des jeux tels que la résolution de problèmes, la narration ou l’immersion.
Une collecte de preuves limitée
Si de nombreuses interventions gamifiées pourraient offrir des bénéfices, leur efficacité n’est pas toujours évaluée de manière rigoureuse. Les chercheurs et entrepreneurs peinent à mener des études systématiques, avec des méthodologies solides et sur des échantillons d’utilisateurs suffisamment larges et sur des périodes étendues. Une étude de l’Université de Washington a analysé 172 rapports d’études, révélant que la majorité des suivis ne dépassaient pas six mois. Plus de la moitié des interventions étaient des applications autonomes, souvent avec une personnalisation limitée. Bien que l’efficacité de la gamification semble supérieure à d’autres approches, l’utilisation d’une application pour modifier les comportements ne confère, au final, qu’un avantage modeste par rapport aux soins standards.
Des effets secondaires potentiels
Enfin, une utilisation inappropriée des éléments ludiques peut engendrer des effets indésirables, souvent sous-estimés et potentiellement contre-productifs. Des chercheurs de l’Institut de technologie de Karlsruhe ont mis en évidence que des approches de gamification mal pensées peuvent non seulement manquer d’efficacité, mais aussi provoquer des effets secondaires involontaires. Parmi ceux-ci, on note une diminution de la motivation dans le temps, à mesure que la nouveauté s’estompe ; une banalisation du contexte sanitaire, suscitant des réserves chez certains professionnels de santé ; ou encore des violations de la vie privée, étant donné la sensibilité des données de santé collectées.
Malgré ces défis, des avancées notables existent. La FDA américaine a ainsi approuvé EndeavourRx, une thérapie numérique basée sur le jeu, visant à améliorer la fonction d’attention chez les enfants atteints de TDAH. Cette approbation s’appuie sur des données cliniques démontrant des améliorations significatives.
En conclusion, si les perspectives de la gamification dans la santé numérique sont prometteuses, un travail conséquent reste à accomplir. Il est essentiel de conceptualiser des mécanismes ludiques adaptés aux populations et aux contextes spécifiques, de se concentrer sur les résultats cliniques plutôt que sur des indicateurs intermédiaires comme l’engagement, et d’anticiper les conséquences à long terme, qu’elles soient prévues ou non.