Une nouvelle édition anniversaire des sessions new-yorkaises de John Lennon et Yoko Ono, Some Time In New York City, débarque dans les bacs, mais pas sans un hic majeur. L’album live et studio de 1972, initialement positionné entre les succès Imagine et Mind Games, se retrouve curieusement isolé dans la chronologie des rééditions. La raison ? Un titre jugé inacceptable aujourd’hui, qui a conduit à une refonte délicate de cette sortie.
La publication de Power To The People, qui couvre la période d’installation de John Lennon et Yoko Ono aux États-Unis et l’enregistrement de Some Time In New York City, a été retardée. Le coupable ? Le morceau « Woman Is The N***** Of The World ». Ce titre, déjà polémique en 1972 – c’était d’ailleurs l’intention –, est désormais considéré comme totalement hors de propos. Face à ce dilemme, le lancement de Mind Games avait été précipité, repoussant ainsi Power To The People. Aujourd’hui, ce dernier paraît enfin, mais sans la chanson controversée, qui a été purement et simplement ôtée. Elle n’est même pas mentionnée dans les notes de pochette, hormis une reproduction de la pochette originale de l’album. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les éditions plus modestes et abordables de cette nouvelle sortie se concentrent sur les concerts donnés par Lennon en 1972, les « One To One », plutôt que sur l’album studio enregistré avec le groupe Elephant’s Memory.
La décision de retirer un morceau de l’héritage d’un artiste est loin d’être anodine, mais le coffret deluxe tente de compenser cette absence en proposant 92 titres bonus. En plus d’une réinterprétation de Some Time In New York City, désormais sobrement intitulé New York City, on retrouve les mixages traditionnels « Evolution » et « Element » de l’album. S’y ajoutent les enregistrements (presque) intégraux de deux concerts donnés au Madison Square Garden en août 1972 (originellement publiés sous le titre Live In New York City). Ces enregistrements ont été magnifiquement restaurés, mais sans le morceau incriminé. Le coffret inclut également un album hybride de 17 titres, regroupant les meilleurs moments de ces deux performances, disponible séparément en CD et vinyle.
Trois autres albums témoignent de l’approche plus spontanée de Lennon à cette époque. Studio Jam présente des reprises rock’n’roll issues des sessions d’enregistrement. Home Jam propose 33 démos enregistrées chez eux ou à l’hôtel, dont quatre en collaboration avec Phil Ochs. Enfin, Live Jam 2 étend la partie live de l’album original Some Time In New York City en y incluant des apparitions lors d’autres événements caritatifs, tels que le John Sinclair Freedom Rally et l’Attica State Benefit. Supervisé par Sean Ono Lennon, le coffret est agrémenté de souvenirs et couronné par un livre luxueux qui offre un contexte essentiel.
Ce contexte renvoie au déménagement de John et Yoko à New York, mais aussi à leur engagement politique. Le couple a soutenu diverses causes radicales par le biais d’interviews, de concerts et de chansons. Some Time In New York City avait été présenté sous forme de journal, et les chansons abordaient des thèmes tirés de la presse alternative de l’époque : l’Irlande, les prisons, les droits civiques, le féminisme, l’injustice sous toutes ses formes. Souvent écrites dans la nuit et enregistrées le lendemain en quelques prises avec Elephant’s Memory, un groupe de Greenwich Village connu pour sa participation à la bande originale de Midnight Cowboy, mais enrichies par le jeu de Jim Keltner. John et Yoko avaient déjà adopté cette approche depuis 1969, envisageant de diffuser des singles comme des bulletins d’information pour aborder les sujets d’actualité. Une démarche qui contrastait radicalement avec l’univers d’Imagine.
Le nouvel album ouvre avec le titre « New York City », et inclut des versions plus longues de « Sunday Bloody Sunday », désormais doté d’un outro chaotique et puissant, et de « John Sinclair », allongé de deux minutes. Fait intéressant, ce dernier conserve le mot « gook » dans ses paroles. Ces modifications semblent authentiques et justifiées. Le remastering met en valeur la voix de Lennon tout en apportant une clarté au son, sans diluer l’émotion brute. Sean Ono Lennon a ici pu suivre directement les directives de son père, dont on entend la voix sur le mixage « Evolution » de « New York City », s’exclamant : « ce son d’enregistrement propre que je déteste tellement ! ».
Les mixages « Evolution » constituent des moments forts des rééditions Lennon, de véritables mini-documentaires pour chaque chanson. Ils débutent par la démo pour ensuite montrer l’évolution d’un titre en studio avec le producteur Phil Spector. « Je vais chanter soit dans le style Liza Minnelli, soit dans le style Yoko Ono… », déclare Yoko avec une formidable conscience d’elle-même lors de l’enregistrement de « Born In A Prison », l’une des chansons les plus marquantes de l’album. Lennon, quant à lui, plaisante après avoir enregistré « Sunday Bloody Sunday » : « Désolé Paul, c’est fini maintenant », faisant référence au titre de McCartney « Give Ireland Back To The Irish ».
Les concerts complets « One To One » et Live Jam 2 enrichissent le pan restreint de la discographie live de Lennon. Bien que Studio Jam soit divertissant, l’intérêt d’écouter le groupe reprendre des classiques rock’n’roll, aussi excellents soient-ils, est limité. Home Jam, composé de bribes d’enregistrements personnels, d’appels téléphoniques et de conversations animées de Lennon, se révèle plus captivant. L’une des leçons tirées de Get Back et des rééditions d’archives est que Lennon était constamment en représentation, toujours sous tension. « Maintenant, nous allons un peu changer l’ambiance », se murmure-t-il à lui-même à un moment donné, « et passer à quelque chose d’un peu plus léger comme… l’asphalte ».
Ce dernier enregistrement se termine par quatre des moments les plus marquants et importants de l’ensemble : Lennon, au St Regis Hotel en octobre 1971, accompagnant Phil Ochs sur « I Ain’t Marching Anymore », « Joe Hill », « Chords Of Fame » et « Ringing Of Revolution ». Lennon y est pour une fois discret, se concentrant sur son excellente guitare rythmique et écoutant attentivement les chansons simples mais efficaces d’Ochs sur l’injustice. Dans ce silence, naît discrètement le concept de Some Time In New York City.