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La campagne « Achetez des Khmers » au Cambodge sous le feu des critiques

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Publié le 21 octobre 2025 05:44:00. Le Cambodge lance une vaste campagne de « Buy Khmer » pour stimuler l’économie nationale, un élan patriotique né des tensions frontalières avec la Thaïlande mais qui soulève des questions sur l’avenir de l’intégration du pays dans l’économie mondiale.

  • Confronté à une crise économique déclenchée par des affrontements frontaliers avec la Thaïlande, le gouvernement cambodgien prône la consommation de produits locaux comme un acte de patriotisme et de relance économique.
  • L’initiative « Buy Khmer », présentée comme un rempart contre les pressions extérieures, vise à préserver le patrimoine culturel et à soutenir les petites et moyennes entreprises, tout en ambitionnant de faire sortir le pays du statut de PMA d’ici 2029.
  • Cependant, cette stratégie protectionniste pourrait avoir un revers, le Cambodge étant fortement dépendant des chaînes d’approvisionnement mondiales, et les économistes s’inquiètent d’un risque d’isolement et d’une perte de confiance des investisseurs.

Dans l’atmosphère feutrée du centre de congrès Koh Pich à Phnom Penh, l’odeur de la laque fraîche se mêlait à celle du poivre de Kampot. Une jeune femme s’amusait à prendre des selfies, foulards en soie négligemment drapés sur ses épaules, tandis qu’une artisane âgée décrivait la patience requise pour le tissage manuel d’un krama. Dans les haut-parleurs, un slogan martelait : « Achetez du khmer, utilisez du khmer. »

L’exposition « Khmer Can Do », tenue en septembre 2025, se voulait une célébration de la fierté nationale. Des banderoles proclamaient la consommation locale comme un devoir patriotique, incitant les visiteurs à considérer l’achat d’un sac à main fabriqué au Cambodge, plutôt qu’en Chine, comme un acte de loyauté. Derrière cette façade festive, se cache cependant une réalité complexe : l’économie cambodgienne est profondément imbriquée dans les flux commerciaux mondiaux, et tenter de l’isoler pourrait avoir un coût élevé.

La campagne « Achetez des Khmers » est devenue le fer de lance du discours économique du Premier ministre Hun Manet. Elle survient quelques semaines seulement après des heurts frontaliers avec la Thaïlande, qui ont ravivé l’un des conflits les plus tenaces d’Asie du Sud-Est. Ces affrontements ont causé la mort de 38 personnes, déplacé plus de 300 000 individus et interrompu le commerce bilatéral. Face à ces conséquences, le gouvernement a présenté la consommation locale comme un objectif de double portée : relance économique et défense nationale.

La ministre des Affaires étrangères, Mme Eat Sophea, s’adressant à des militaires et des responsables lors d’un briefing diplomatique, soulignant la réponse du Cambodge à la crise frontalière de 2025, qui a alimenté la campagne « Achetez des Khmers ». Image fournie/amc

Une campagne forgée dans le conflit

Le calendrier de lancement de cette campagne n’est pas anodin. Depuis des décennies, le temple de Preah Vihear, accroché à une falaise le long de la frontière thaïlandaise, est une zone de tension. Les escarmouches de mai 2025 se sont intensifiées en bombardements à grande échelle en juillet, rappelant les affrontements meurtriers de 2011. Les routes d’approvisionnement ont été coupées, le tourisme a chuté, entraînant pour le Cambodge une contraction du PIB estimée à 3 %.

Dans ce contexte, la campagne « Buy Khmer » propose un récit de résilience. « Lorsque des étrangers nous menacent, nous nous tournons vers nous-mêmes », ont répété les porte-parole du gouvernement lors de conférences de presse. Des reportages à la télévision nationale ont montré des agriculteurs souriants exhibant leurs récoltes de riz, des artisans à l’œuvre sur leurs métiers à tisser et des étudiants s’engageant à acheter des produits cambodgiens.

Les partisans de la campagne insistent sur le fait qu’il ne s’agit pas uniquement de symbolisme. « Quand les gens achètent du khmer, ils ont le sentiment d’acquérir un fragment de notre culture », confie Sokha, un tisserand de soie à Siem Reap. « Cela nous donne l’espoir que nos traditions ont toujours une importance. »

(Sur la photo – Une exposition de bouteilles de sauce tomate de Leang Leng Enterprise, ornée du drapeau cambodgien et du slogan « Achetez du Khmer, utilisez du Khmer », renforce le nationalisme anti-importation. Image fournie/amc)

L’agriculture emploie encore plus de 40 % de la population cambodgienne, et les petites et moyennes entreprises (PME) constituent le socle des moyens de subsistance en milieu rural. En orientant les habitudes de consommation vers le riz, le poivre, les textiles et la poterie locaux, le Cambodge peut, selon ses défenseurs, développer des industries qui préservent à la fois le patrimoine et l’emploi.

À Siem Reap, par exemple, des artisans issus des ateliers d’Angkor forment des jeunes aux savoir-faire traditionnels. Pour beaucoup, le tissage ou la sculpture sur bois ne sont pas seulement une compétence, mais aussi un moyen d’échapper à la pauvreté. Les formateurs constatent une hausse de la demande depuis le lancement de la campagne, les acheteurs se montrant de plus en plus soucieux de privilégier des souvenirs fabriqués au Cambodge plutôt que des articles d’importation thaïlandaise ou chinoise, souvent moins chers.

Le gouvernement voit dans ces initiatives un chemin vers un objectif plus ambitieux : sortir du statut de pays les moins avancés (PMA) d’ici 2029. Un Cambodge plus autonome, affirment ses dirigeants, serait moins vulnérable aux chocs extérieurs, mieux armé pour résister aux rivalités régionales et plus à même de tracer sa propre voie.

Des visiteurs découvrent l’exposition « Khmer Can Do », applaudissant parmi les stands présentant des produits locaux. Image fournie/amc

Des fissures sous la surface

Pourtant, derrière cet optimisme se profilent des risques considérables. L’économie cambodgienne n’est pas tournée vers l’intérieur ; elle est résolument orientée vers l’extérieur. Les usines de confection alimentent les chaînes d’approvisionnement qui relient le pays à l’Europe et aux États-Unis. Les exportations représentent plus de 60 % du PIB. Toute politique qui s’aventurerait sur le terrain du protectionnisme, préviennent les économistes, pourrait effrayer des investisseurs déjà fragilisés par l’incertitude politique.

La campagne doit également surmonter une perception tenace : les produits khmers sont souvent considérés comme moins fiables que les importations. En l’absence d’investissements dans les normes de qualité et la logistique, les produits locaux demeurent coûteux et de qualité inégale. « La fierté nationale ne suffit pas à rendre les produits khmers compétitifs », affirme Chenda Phan, un économiste basé à Phnom Penh. « Sans investissements ciblés sur la qualité et les chaînes d’approvisionnement, la campagne risque de se résumer à un symbolisme coûteux plutôt qu’à un moteur de croissance durable. »

Le népotisme constitue une préoccupation majeure. Dans un pays où les liens entre le pouvoir politique et le monde des affaires sont profonds, les critiques craignent que la campagne ne serve à concentrer les bénéfices entre les mains d’une élite restreinte.

Une région prise entre deux feux

L’initiative cambodgienne s’inscrit dans une tendance plus large observée en Asie du Sud-Est. La Malaisie mène depuis quatre décennies sa campagne « Achetez des produits malaisiens » dans le but de stimuler la demande intérieure et de protéger ses PME. La Thaïlande, de son côté, mène ses propres campagnes informelles de promotion de produits locaux, souvent liées aux identités régionales. Toutes ces démarches partagent une inquiétude commune : celle des importations chinoises bon marché qui menacent les industries locales.

Cette inquiétude est fondée. Durant les huit premiers mois de 2025, la Chine a exporté pour 435 milliards de dollars de marchandises vers l’ASEAN, soit 20 % de ses exportations totales, un chiffre en nette augmentation par rapport aux 13 % enregistrés en 2019. Une part importante de ces exportations a été détournée du marché américain, suite à l’instauration par Washington de droits de douane allant jusqu’à 49 % sur les produits cambodgiens et asiatiques dans le cadre de la reprise de la guerre commerciale initiée par le président Trump. L’acier, les textiles et l’électronique chinois, bénéficiant de subventions, ont depuis inondé les marchés de l’ASEAN, étouffant les producteurs locaux incapables de rivaliser sur les prix.

Les gouvernements de la région ont réagi avec des degrés de protectionnisme variés. La Malaisie a imposé des tarifs douaniers ciblés. La Thaïlande a renforcé les contrôles à l’importation. Le Cambodge a opté pour la voie du patriotisme. Pourtant, plusieurs études suggèrent que de telles politiques risquent de se retourner contre leurs promoteurs. Une adoption généralisée du protectionnisme au sein de l’ASEAN pourrait entraîner une baisse des exportations de 0,4 %, perturber les chaînes d’approvisionnement et freiner la croissance régionale.

Entre Washington et Pékin

La rivalité entre les États-Unis et la Chine ajoute une couche de complexité supplémentaire. D’un côté, les droits de douane américains ont incité des entreprises chinoises à chercher des bases de production alternatives en Asie du Sud-Est, offrant des opportunités à des pays comme le Vietnam, l’Indonésie et le Cambodge. De l’autre, le déluge de produits chinois réorientés crée une surcapacité qui submerge les marchés locaux.

Le Cambodge se trouve dans une position délicate entre ces dynamiques. Son secteur de l’habillement a bénéficié d’exemptions partielles de la part des États-Unis, mais il reste vulnérable aux changements soudains de politique commerciale. Parallèlement, les projets d’infrastructures soutenus par la Chine ont accru sa dépendance économique à l’égard de Pékin, limitant ainsi la marge de manœuvre de Phnom Penh pour lutter contre le dumping chinois. Les campagnes nationalistes de consommation peuvent signaler une volonté de résistance, mais elles ne peuvent résoudre les vulnérabilités structurelles du pays.

Pour les Cambodgiens ordinaires, le slogan « Achetez des Khmers » revêt des significations multiples. Sur les marchés urbains, les consommateurs admettent parfois qu’ils achètent local « quand la qualité est comparable ». Dans les zones rurales, les agriculteurs espèrent que la campagne stimulera la demande pour leur riz ou leur manioc, mais beaucoup savent que les importations resteront plus abordables. Pour les PME, la campagne offre une publicité gratuite, mais sa traduction en une croissance durable dépendra de réformes en matière d’accès au crédit, de formation et d’efficacité des chaînes d’approvisionnement.

Les observateurs mettent en garde contre le risque politique le plus important. Le nationalisme est un outil puissant, mais une fois déclenché, il est difficile à maîtriser. Le Cambodge a longtemps misé sur l’ouverture pour alimenter sa croissance. Si la campagne « Acheter des Khmers » devait entraîner le pays vers l’isolement, elle risquerait de le couper des investisseurs et des partenaires commerciaux dont il a le plus besoin.

La corde raide de demain

Les enjeux dépassent largement les salles d’exposition de Phnom Penh. Les choix du Cambodge détermineront non seulement sa reprise après la crise frontalière avec la Thaïlande, mais aussi sa place dans une région secouée par la rivalité des superpuissances. L’équilibre est précaire : comment célébrer la fierté khmère sans rompre les liens mondiaux qui soutiennent son économie.

Au mieux, la campagne « Achetez du Khmer » pourrait rester dans les mémoires comme une renaissance du patrimoine, un mouvement qui a soutenu les agriculteurs, redonné du pouvoir aux artisans et transformé le patriotisme en prospérité. Dans le pire des cas, elle pourrait marquer le début d’un repli protectionniste, où le nationalisme deviendrait un piège et les ambitions de croissance du Cambodge seraient sournoisement minées.

Dans une région où les frontières s’estompent et où les tarifs douaniers augmentent, la ligne entre résilience et isolement est extrêmement fine. Pour le Cambodge, le pari « Acheter des Khmers » déterminera si la fierté locale peut véritablement coexister avec l’intégration mondiale – ou si l’appel au nationalisme, une fois lancé, pourra un jour être maîtrisé en toute sécurité.

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