Publié le 2025-10-15 14:34:00. Pékin intensifie sa stratégie de riposte face aux pressions commerciales américaines, utilisant désormais ses organismes de régulation pour cibler des géants technologiques étrangers, y compris dans le cadre de sa quête d’autonomie technologique.
- L’administration chinoise de la régulation du marché (SAMR) enquête sur le fabricant américain de semi-conducteurs Qualcomm pour une acquisition non déclarée.
- Cette mesure s’inscrit dans une série d’actions de Pékin, incluant de nouvelles taxes portuaires et des contrôles sur les exportations de minéraux de terres rares.
- Ces manœuvres réglementaires visent à la fois à répondre aux actions américaines et à renforcer la position de la Chine dans la course mondiale à la suprématie technologique.
Alors que Donald Trump adopte une approche souvent perçue comme impulsive dans ses relations commerciales avec la Chine, les autorités de Pékin semblent privilégier une stratégie plus réfléchie et coordonnée. Une illustration de cette approche s’est manifestée le 10 octobre, lorsque l’Administration d’État de la régulation du marché (SAMR), chargée de la concurrence, a annoncé l’ouverture d’une enquête sur le géant américain des semi-conducteurs Qualcomm. Parallèlement, le ministère des Transports a imposé de nouvelles taxes d’amarrage aux navires américains, tandis que le ministère du Commerce avait déjà annoncé, la veille, des restrictions à l’exportation de minéraux de terres rares. Ces actions représentent un tournant notable après une période de relative accalmie dans les tensions sino-américaines.
La SAMR a justifié l’enquête sur Qualcomm par l’absence de déclaration concernant l’acquisition de la société israélienne de technologies pour véhicules connectés, Autotalks, pour un montant de 80 millions de dollars. Bien que ce montant soit inférieur aux seuils habituels de notification, la SAMR avait explicitement indiqué que cette transaction nécessiterait son approbation. Qualcomm a admis ne pas avoir signalé l’accord, qui remonte à juin. Néanmoins, le calendrier de cette annonce soulève des questions, d’autant plus que la Chine, sous l’impulsion de Xi Jinping, a récemment renforcé son arsenal juridique et réglementaire pour ce qu’elle qualifie de « lutte juridique internationale », incluant la possibilité d’ajouter des entreprises étrangères à une « liste d’entités non dignes de confiance » et de poursuivre toute entité menaçant sa sécurité nationale.
La SAMR s’affirme comme un régulateur de plus en plus influent et doté de moyens accrus. Les entreprises chinoises redoutent sa détermination à lutter contre les monopoles, comme en témoigne l’amende infligée à Alibaba en 2021. L’organisme s’intéresse désormais de près aux transactions internationales de moindre envergure, telles que l’opération Qualcomm-Autotalks, passée relativement inaperçue lors de sa première annonce en 2023.
Les enquêtes antitrust menées par la SAMR ne sont pas nouvelles dans le contexte du conflit commercial avec les États-Unis. Lors de la précédente escalade, une enquête sur l’acquisition par Qualcomm de NXP, un fabricant de puces néerlandais, avait été utilisée comme levier. Plus récemment, une enquête sur Google avait été révélée en février, au moment où Donald Trump imposait de nouveaux droits de douane. Par la suite, en avril, une enquête avait visé la filiale chinoise de l’entreprise chimique américaine DuPont, avant d’être suspendue fin juillet, coïncidant avec des pourparlers commerciaux. L’enquête sur Google aurait, quant à elle, été interrompue à la mi-septembre, dans le contexte des négociations concernant l’application TikTok.
Cependant, ces investigations dépassent le simple cadre des représailles commerciales. Elles s’inscrivent également dans la stratégie chinoise visant la suprématie technologique. L’enquête sur Google, au-delà d’une possible mesure de rétorsion, pourrait avoir pour objectif de réduire la dépendance des smartphones chinois vis-à-vis du système d’exploitation Android (utilisé par environ 70% des appareils, contre iOS pour les autres), une situation que les technocrates chinois considèrent comme une faiblesse. L’action réglementaire pourrait ainsi servir de catalyseur pour l’adoption d’un système d’exploitation national.
Une dynamique similaire semble animer l’enquête ouverte fin 2023 contre Nvidia, leader mondial des puces dédiées à l’intelligence artificielle. Bien que la SAMR ait invoqué une violation des lois antitrust lors de l’acquisition par Nvidia de Mellanox en 2020 – un accord pourtant précédemment approuvé par le régulateur sans que les conditions spécifiques de violation ne soient précisées – l’objectif sous-jacent semble être la réduction de la dépendance chinoise vis-à-vis des puces américaines les plus avancées, essentielles au développement de l’IA.
Les entreprises technologiques chinoises auraient reçu pour instruction de cesser l’utilisation de puces d’IA Nvidia, et les autorités douanières auraient renforcé les contrôles sur les importations de ces composants. Selon Angela Zhang, auteure de « Chinese Antitrust Exceptionalism », les enquêtes de la SAMR servent ainsi un double objectif : actionner un levier dans la guerre commerciale et garantir la sécurité de la chaîne d’approvisionnement, permettant ainsi à la Chine de « faire d’une pierre deux coups ».
L’enquête concernant Qualcomm et son acquisition d’Autotalks s’inscrit dans cette même logique. Autotalks développe des systèmes de transport intelligents connectant les véhicules à leur environnement. La Chine nourrit de grandes ambitions dans les secteurs de l’automobile connectée, des véhicules électriques et de la conduite autonome. En ciblant Qualcomm, un acteur majeur dans la technologie des voitures connectées, Pékin pourrait chercher à freiner le développement de ses concurrents, contribuant ainsi à sa propre domination dans ce domaine stratégique. Si les rouages internes des stratégies commerciales chinoises restent opaques, il est de plus en plus évident que les enquêtes antitrust constituent désormais un pilier de leur arsenal.