Publié le 2023-09-10 06:00:00. Le président nigérian Bola Tinubu s’apprête à nommer une nouvelle vague d’ambassadeurs, une étape attendue pour combler le vide diplomatique du pays. Cette démarche intervient dans un contexte international tendu et suscite des interrogations quant au choix des profils, privilégiant apparemment la loyauté à l’expertise.
- Le Nigeria s’apprête à nommer des ambassadeurs après plus d’un an sans représentants titulaires dans ses missions diplomatiques.
- La décision vise à restructurer la diplomatie nigériane, affaiblie par l’absence de diplomates de carrière au niveau d’ambassadeurs.
- La liste des candidats suscite des inquiétudes quant à la priorisation de la loyauté politique sur l’expertise en politique étrangère.
Le président Bola Tinubu devrait dévoiler dans les prochains jours une nouvelle liste de nominations d’ambassadeurs, marquant ainsi ce que les autorités qualifient de phase finale de la refonte diplomatique nigériane, longtemps attendue. Selon des sources gouvernementales de haut rang, le président a instruit les agences de sécurité d’accélérer les vérifications afin que de nouveaux ambassadeurs puissent être déployés dans les capitales mondiales majeures dès la semaine prochaine.
Cette initiative intervient après une période d’incertitude diplomatique. Depuis septembre 2023, suite à une directive du président Tinubu ordonnant le rappel de tous les envoyés pour une « restructuration globale », le Nigeria opérait sans ambassadeurs attitrés dans ses 109 missions étrangères. Ces représentations étaient jusqu’à présent dirigées par des chargés d’affaires, des diplomates de carrière dont le poids politique et l’accès direct aux décideurs sont généralement moindres que ceux d’un ambassadeur.
L’absence de représentants diplomatiques de haut rang a eu des répercussions notables. Au cours des derniers mois, la présence diplomatique réduite du Nigeria a fragilisé sa position dans des négociations importantes, qu’il s’agisse de sécurité régionale en Afrique de l’Ouest ou de discussions commerciales et énergétiques à l’échelle internationale. La situation est d’autant plus critique que le pays a récemment connu des tensions diplomatiques avec les États-Unis, exacerbées par des accusations, jugées sans fondement par Abuja, de persécution des chrétiens au Nigeria.
La future liste d’ambassadeurs du président Tinubu se présente donc à la fois comme une nécessité administrative et un message politique fort. Elle ambitionne de projeter une image de stabilité et de compétence à un moment où le Nigeria est sous surveillance internationale accrue. Cependant, les noms qui circulent parmi les initiés suggèrent que la stratégie diplomatique du président pourrait, à l’instar d’autres aspects de sa gouvernance, privilégier la loyauté et les connexions politiques au détriment de l’expertise stratégique.
Parmi les noms potentiels, figurent Fola Adeola, fondateur de Guaranty Trust Bank Plc, reconnu pour son parcours dans le secteur financier mais dont l’expérience en politique étrangère est limitée. Femi Pedro, ancien gouverneur adjoint de l’État de Lagos, dont le mandat fut davantage caractérisé par une approche technocratique que par des compétences diplomatiques, est également mentionné.
Le candidat le plus controversé pourrait être l’ancien ministre de l’Aviation, Femi Fani-Kayode. Sa carrière politique a été marquée par des accusations de corruption et de nombreux changements d’allégeance politique. Bien qu’il ait été disculpé dans plusieurs procédures judiciaires, sa réputation demeure entachée par la méfiance du public, soulevant des interrogations quant à la crédibilité et à la perception du Nigeria sur la scène internationale si sa nomination se concrétisait. La diplomatie, rappelle-t-on, repose autant sur l’autorité morale que sur la négociation.
D’autres personnalités sont évoquées, comme l’ancien sénateur Shehu Sani, connu pour son activisme pro-démocratie mais sans expérience diplomatique avérée. Son soutien affiché à l’administration Tinubu et son plaidoyer pour un second mandat présidentiel pourraient indiquer que sa nomination serait plus une récompense politique qu’une sélection stratégique. L’ancien gouverneur de l’État d’Abia, Okezie Ikpeazu, fait également partie des candidats potentiels, bien qu’il soit toujours confronté à des accusations persistantes de mauvaise gestion financière.
La liste spéculative inclut également Ifeanyi Ugwuanyi, ancien gouverneur d’Enugu, et Reno Omokri, ancien assistant présidentiel. Tous deux sont davantage reconnus pour leur militantisme partisan que pour leur acuité politique, illustrant une tendance préoccupante à transformer la diplomatie en un outil de clientélisme national. Le soutien sans faille de M. Omokri à l’administration Tinubu, parfois au point de sembler rémunéré, renforce l’impression que ces nominations ne sont pas basées sur le mérite.
Deux constats s’imposent à la lecture de cette liste potentielle. Premièrement, l’absence de femmes parmi les candidats renforce l’exclusion structurelle qui caractérise depuis longtemps la sphère politique nigériane. Malgré un vivier important de femmes qualifiées dans le milieu académique, la fonction publique et les organisations internationales, leur omission quasi totale témoigne de la persistance d’une hiérarchie de genre dans la politique du pays. Deuxièmement, aucun des noms pressentis ne possède une expérience significative en matière de politique étrangère ou de diplomatie.
Il s’agit là d’un manque crucial à une époque où la position internationale du Nigeria exige une navigation habile dans un paysage géopolitique complexe, allant de ses relations économiques avec la Chine et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) à ses partenariats sécuritaires et ses relations en matière de droits de l’homme avec les alliés occidentaux. Dans ce contexte, des nominations motivées par la familiarité politique plutôt que par la compétence risquent d’aggraver les problèmes d’image que l’administration cherche à résoudre.
L’administration Tinubu fait face à une crise croissante de relations publiques, tant au niveau national qu’international. La situation économique difficile du pays, les défis sécuritaires et les problèmes persistants de gouvernance en font une cible facile pour les critiques étrangères. La décision du président de pourvoir enfin les postes diplomatiques devrait être une occasion de signaler un retour au sérieux dans les affaires étrangères. Cependant, si la liste actuelle des noms se confirme, cette opportunité risque d’être manquée.
Le cadre diplomatique du Nigeria reflète souvent les dysfonctionnements plus larges de sa classe politique : puissante, mais parfois plus performative que stratégique. Les nominations d’ambassadeurs envisagées par le président Tinubu pourraient ainsi s’inscrire dans le style de gouvernance de son administration, prompte à centraliser le pouvoir mais lente à renforcer les compétences institutionnelles. Une fois annoncées, ces nominations seront probablement présentées comme une démonstration de leadership en temps de turbulences. Toutefois, le leadership, particulièrement en diplomatie, requiert plus que la seule loyauté politique ; il exige une compréhension fine de la perception mutuelle des nations, de la construction de la réputation et de la difficulté extrême à regagner la crédibilité perdue.