Publié le 2025-10-17 11:33:00. La vie nocturne montréalaise est mise à rude épreuve par une recrudescence des plaintes pour bruit, entraînant des amendes coûteuses et des fermetures de lieux emblématiques. Alors que la ville se prépare aux élections municipales, les différents partis proposent des solutions pour préserver ce patrimoine culturel et économique.
- Le bar Champs Sports a dû débourser plus de 44 000 $ en frais juridiques et insonorisation pour se conformer à une réglementation de plus en plus stricte suite à des plaintes de bruit.
- Une augmentation significative des appels liés au bruit est constatée dans les arrondissements du Plateau et du centre-ville, dépassant les totaux des années précédentes.
- Des partis politiques proposent des mesures telles qu’un maire de nuit, des médiateurs et des fonds d’aide à l’insonorisation pour apaiser les tensions entre lieux festifs et résidents.
Sur le boulevard Saint-Laurent, artère vibrante de Montréal, le Champs Sports Bar, réputé pour ses événements sportifs, ses karaokés, ses soirées dansantes et son accueil chaleureux à la communauté 2SLGBTQ+, fait face à des démêlés judiciaires depuis 2022. Des plaintes répétées concernant le bruit, émanant d’un voisin occupant un immeuble résidentiel de 10 logements, ont conduit à de multiples visites des forces de l’ordre et des inspecteurs municipaux, ainsi qu’à une enquête de la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ). L’établissement a été contraint d’interdire la danse, de payer une amende de 3 000 $, de fermer cinq jours et d’investir dans l’insonorisation de ses locaux et l’ajustement de son système audio.
« C’est une complication inutile », déplore Pamela Bernstein, qui travaille au Champs et aide à gérer ces plaintes. « Tout prend une éternité et coûte une fortune à tout le monde. » Au total, le bar a engagé plus de 30 000 $ en frais juridiques et 14 000 $ pour l’insonorisation seule. Ce n’est que ce mois-ci que le Champs a finalement obtenu son permis officiel pour la danse, mais uniquement les fins de semaine.
Une mise en conformité coûteuse pour les lieux festifs
Le cas du Champs n’est malheureusement pas isolé. Plusieurs autres bars et salles de spectacle ont été durement touchés par des amendes substantielles, voire des fermetures forcées, suite à des plaintes de bruit. Des documents obtenus par CBC News révèlent une augmentation alarmante des appels au service 311 de la Ville. Entre janvier et fin août, plus de 3 280 demandes liées au bruit ont été enregistrées, un chiffre qui s’approche déjà du total de l’année précédente (4 480). Les arrondissements du Plateau et du centre-ville (Ville-Marie) sont les plus touchés.
Pamela Bernstein suggère que l’évolution démographique des quartiers pourrait expliquer cette tendance. Dans le cas du Champs, les plaintes provenaient apparemment d’une seule personne. « Beaucoup d’employés de bars et restaurants que je connais ont été expulsés de leurs quartiers, remplacés par des résidents qui ne travaillent pas nécessairement tard le soir et qui n’ont pas la même tolérance au bruit », explique-t-elle.
La Tulipe, salle de concert centenaire du Plateau, a fermé ses portes l’année dernière suite à une action en justice d’un nouveau voisin concernant le bruit. En réponse, la Ville de Montréal a mis sur pied un fonds pour aider à l’insonorisation des salles de spectacle, mais les bars comme le Champs ne sont pas éligibles.
Sous l’administration de l’ancienne mairesse Valérie Plante, la Ville avait élaboré une politique sur la vie nocturne. Le débat sur le bruit est désormais un enjeu majeur des élections municipales, qui approchent à grands pas.

Sergio Da Silva, dont le bar Turbo Haüs a également été la cible de plaintes, a contribué à mettre cette problématique au premier plan. Il se présente sous la bannière de Transition Montréal, un nouveau parti mené par le conseiller municipal Craig Sauvé. Le parti propose la nomination d’un maire et d’un conseil de nuit pour servir de médiateurs dans ces conflits, tout en renforçant le programme d’aide à l’insonorisation et en limitant l’intervention policière à la sécurité et aux urgences.
D’autres chefs de partis, tels que Luc Rabouin (Projet Montréal) et Soraya Martinez Ferrada (Ensemble Montréal), ont également promis de s’attaquer au problème. M. Rabouin envisage une réglementation sonore harmonisée avec la politique sur la vie nocturne, tandis que Mme Martinez Ferrada souhaite dédier une unité administrative spécialisée aux plaintes pour bruit, privilégiant la médiation avant d’imposer des amendes.
Un enjeu économique et culturel
Jon Weisz, directeur général des SMAQ (Société pour la promotion des arts vivants et de la musique alternative), se réjouit de l’attention portée à cette question, qui menace de nombreux petits lieux culturels. « Nous avons besoin que la ville comprenne que nous faisons partie de l’économie, de la culture et du dynamisme de Montréal, et que personne dans le milieu de la vie nocturne n’essaie de déranger ses voisins », affirme-t-il. Son association a formulé une liste de priorités électorales, incluant des limites de décibels claires, des médiateurs et une réduction des amendes.

Sous le nouveau règlement proposé pour le Plateau, les lieux pourraient écoper d’une amende de 10 000 $ dès la première infraction. « Cela entraînerait la fermeture immédiate d’une de nos salles », souligne Kiva Tanya Stimac, cofondatrice de la Casa Del Popolo et du festival Suoni Per Il Popolo. Elle insiste sur la nécessité de préserver les espaces culturels qui favorisent la créativité.
Un récent rapport indique que la vie nocturne montréalaise génère 34 000 emplois et 2,3 milliards de dollars en dépenses annuelles. Ce même rapport recommandait de protéger les lieux de vie nocturne des amendes et des menaces émanant des nouveaux résidents. Des villes comme Londres, Melbourne et San Francisco ont déjà mis en place des législations pour éviter que les établissements sonores existants ne soient pénalisés par de nouveaux développements résidentiels ou des changements de zonage.
Will Straw, professeur d’études sur les médias urbains à l’Université McGill, estime que Montréal devrait s’inspirer de ces exemples. « Nous n’avons pas développé de politiques adéquates pour protéger la vie nocturne », observe-t-il. « Les plaintes pour bruit sont le principal facteur de fermeture de lieux, créant un sentiment de crise propre à Montréal. »
Pamela Bernstein du Champs abonde dans ce sens. Si l’on choisit de vivre dans un quartier réputé pour sa vie nocturne, une « tolérance raisonnable au bruit » devrait s’appliquer, conclut-elle.