Publié le 24 février 2026 20:15:00. Jordan Mechner, le créateur du jeu vidéo emblématique Prince of Persia, dévoile une histoire familiale poignante à travers son roman graphique « Replay », fruit d’années de recherches sur le passé de son grand-père à Vienne et son évasion face à la montée du nazisme.
L’histoire de Jordan Mechner, né à New York en 1964, est indissociable de celle de Prince of Persia, l’un des premiers jeux vidéo à avoir marqué toute une génération. Il se souvient avec émotion de l’impact de l’arrivée du premier Apple II en 1978 : « C’était ma fin », a-t-il confié. Mais derrière le succès du jeu, se cache une quête personnelle, celle de la redécouverte des mémoires familiales.
Alors que le jeune Jordan perfectionnait son jeu, image par image, son grand-père consignait ses souvenirs. « Je n’avais pas le temps à l’époque », se rappelle Mechner. Des années plus tard, un ami lui lança une phrase qui résonna en lui : « La vie n’est pas un jeu vidéo où l’on peut simplement appuyer sur ‘rejouer’ ». Cette remarque le poussa à exhumer les archives de son grand-père, à numériser des milliers de pages et à mener des recherches à travers le monde.
Ce travail acharné a abouti à « Replay », un roman graphique qui retrace l’histoire de sa famille. Mechner présentera son ouvrage, traduit en allemand, à St. Pölten et à Vienne. Un choix symbolique, car son grand-père est né à Tchernowitz sous l’empire austro-hongrois et a étudié la médecine à Vienne, où il a fondé une famille et mené une vie paisible, sans être particulièrement religieux.
Mais cette existence idyllique bascula en mars 1938 avec l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. « Mon grand-père ne voulait qu’une chose : quitter l’Autriche », écrit Mechner. La famille comprit rapidement qu’elle était en danger. Sa femme et ses enfants obtinrent des visas pour les États-Unis, mais Adolf, le grand-père de Mechner, se vit refuser l’entrée. Il dut faire preuve d’ingéniosité et de courage pour échapper à l’arrestation par les SS.
Dans leur course contre la montre, deux aquarelles représentant Hitler leur vinrent en aide. Le beau-frère de Mechner, Joschi, avait autrefois acheté ces tableaux à l’artiste déchu dans la rue. Il le retrouva et put les revendre à un fonctionnaire nazi pressé, obtenant ainsi une somme d’argent qui permit à sa famille d’acquérir des visas pour la France. Une fois à Paris, il s’efforça d’y faire venir les Mechner. Il fut décidé que le père Adolf et son fils Franz partiraient en premier, tandis que la mère Hedy et la petite Johanna resteraient à Vienne pour rejoindre les États-Unis ultérieurement.
La France n’offrit qu’un répit de courte durée, avant l’invasion allemande de 1940. Adolf s’enfuit en bateau vers Cuba, laissant Franz avec des proches. Mechner décrit avec force les moments de tension et de peur que vécurent ses ancêtres. Il souligne également la diversité des caractères : « Je crois que même dans les pires circonstances, les individus sont capables d’être bons ». Il rend hommage au courage des agriculteurs français et à la clémence de certains soldats allemands, qui permirent à son père et à sa tante de survivre.
Alors que de nombreux parents français, ayant trop longtemps cru à leur impunité, furent assassinés dans les camps d’extermination nazis, la famille Mechner parvint finalement à s’échapper vers les États-Unis, après de multiples péripéties et grâce à des coïncidences heureuses – le dernier navire que Hedy et Johanna devaient prendre fit naufrage. « Nous avons grandi en sachant que notre existence était un miracle », confie Mechner.
Il s’inquiète aujourd’hui de la montée de l’intolérance aux États-Unis, notamment avec les actions de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement). « Une histoire comme celle que mon grand-père a vécue à Vienne en 1938 aurait été impensable aux États-Unis jusqu’à récemment. Et aujourd’hui, ici, des gens vont de maison en maison et expulsent des gens au hasard. »
Mechner vit en France depuis 2016, peu après l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. « Mais je ne peux pas dire que je suis un réfugié politique », précise-t-il avec un sourire. Il souhaitait simplement se rapprocher de ses racines européennes. « Mon identité comprend à la fois l’Américain, l’Européen et le Juif. J’aimerais que nous retrouvions une manière de nous traiter les uns les autres qui respecte tout le monde. »
Bien que son dernier grand projet de jeu vidéo ait été annulé, une partie de l’équipe de production a lancé avec succès un spin-off, « The Lost Crown », en 2024. Le classique « Prince of Persia » connaît quant à lui une nouvelle jeunesse. Mechner, lui, préfère jouer aux échecs et se consacrer aux romans graphiques. À l’occasion du 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis, son ouvrage « Liberté/Liberty » sera bientôt publié, avec une pointe d’ironie. Car, selon lui, « l’histoire n’a pas de fin ».
En un coup d’œil
Jordan Mechner, « Replay. Souvenirs d’une famille déracinée », traduit de l’anglais par Lucia Engelbrecht, roman graphique, 320 pages, Vermes-Verlag, 30 euros.
Mechner présentera son livre le mercredi 25 février (19 heures) au Musée municipal de St. Pölten (Prandtauerstr.2) et le jeudi 26 février (18h30) au Musée juif de Vienne (Dorotheerg,11) en conversation avec le journaliste Ingo Hasewend. L’entrée est gratuite. L’entrée se fait 30 minutes avant le départ.