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L’âme des images : « Frankenstein », de Guillermo del Toro

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Publié le 2 novembre 2025. Guillermo del Toro revisite le mythe de Frankenstein avec une audace qui réinvente le personnage et interroge la nature même de la création artistique à l’ère numérique. Son adaptation, loin d’être une simple retranscription du roman de Mary Shelley, propose une synthèse riche et personnelle des multiples incarnations cinématographiques du monstre.

  • Guillermo del Toro signe une adaptation de Frankenstein qui, loin d’être fidèle au texte original, en capture l’essence en s’inspirant de diverses œuvres antérieures.
  • Le cinéaste explore la question de l’âme et de la création artistique, établissant un parallèle entre son propre travail et celui des intelligences artificielles.
  • L’interprétation offre une nouvelle profondeur au monstre, lui rendant son intelligence et sa sensibilité, tout en réinventant les figures de Victor et d’Elizabeth.

Plus d’un siècle après les premiers balbutiements du cinéma, la question de l’âme des images demeure. C’est dans cette veine que s’inscrit la dernière œuvre de Guillermo del Toro, explorant le mythe de Frankenstein. Si l’on pensait que son adaptation, présentée à Venise, San Sebastián et Sitges, serait une des plus fidèles au roman de Mary Shelley, la réalité est tout autre. Le réalisateur prend des libertés créatives remarquables, trouvant dans cette « infidélité » son charme alchimique le plus profond.

Le roman Frankenstein, à l’instar de Dracula de Bram Stoker, a connu d’innombrables adaptations cinématographiques, souvent sans parvenir à restituer fidèlement l’intrigue ou l’esprit de l’œuvre originale. La force iconique de la version de 1931 signée Universal, avec le mémorable Boris Karloff à la tête carrée, a longtemps éclipsé la créature tragique et éloquente imaginée par Shelley lors d’une nuit orageuse à la Villa Diodati. Même les adaptations ultérieures, de Hammer à Kenneth Branagh en passant par le téléfilm de Dan Curtis, n’ont pas toujours réussi à s’émanciper de cette image préconçue. Guillermo del Toro, lui, opère un retour aux sources en redonnant à la créature son intelligence et sa sensibilité, tout en s’affranchissant de la rigidité de l’original.

La véritable prouesse de Del Toro réside dans sa capacité à agencer et à fusionner des éléments issus de multiples versions, sans pour autant s’enfermer dans une seule. Le squelette narratif est bien celui de Shelley, mais les personnages, situations et lieux sont réinventés. Elizabeth et William diffèrent notablement de leurs homologues littéraires. Victor Frankenstein, interprété par Oscar Isaac, évoque parfois la version plus sombre incarnée par Peter Cushing chez Hammer, perdant même le titre de baron absent du roman. Là où Shelley plaçait Victor à la lisière de l’obsession et de la folie, Del Toro le plonge dans le délire nourri par son arrogance. L’imposante tour d’expérimentation rappelle l’universalisme d’Universal, tandis que l’orage et l’éclair vivifiant, absents du roman, font leur apparition, créant un spectacle visuel saisissant. Le long manteau de la créature, ou encore la réévaluation du capitaine après le récit de Victor, semblent faire écho à l’adaptation de Kenneth Branagh. L’apparence initiale du monstre pourrait même puiser dans la version de 1910 réalisée par J. Searle Dawley pour Edison.

Ce Frankenstein est donc une œuvre en soi, une mosaïque synthétisant le mythe à travers ses différentes incarnations. C’est dans cette démarche de compilation et de recombinaison que réside la plus belle interrogation du film : à l’heure des intelligences artificielles dites « génératives », quelle est la différence entre une œuvre comme celle-ci et un produit de l’IA ? La réponse, selon Del Toro, se trouve dans l’étincelle qui anime le regard de la créature interprétée par Jacob Elordi — une étincelle qui rappelle celle des réplicants de Blade Runner. Ce nouvel être, façonné à partir de fragments existants, possède une âme propre, farouchement humaine, qui le rend unique. De la même manière, ce film, tout en puisant dans des matériaux hétéroclites, se révèle profondément « deltarien », cohérent avec la poétique de son auteur. Les juxtapositions thématiques, comme celle entre Victor et son père, deux figures paternelles défaillantes dans leur arrogance et leur manque d’empathie, enrichissent le propos. Del Toro, à l’instar de ce qu’il a fait dans La forme de l’eau, rend ici la voix au monstre, lui offrant le rôle de narrateur dans une structure en diptyque, là où le roman ne le suggérait qu’à travers son créateur. Elizabeth (Mia Goth), devenue future belle-sœur de Victor, gagne en autonomie, jouant un rôle de miroir essentiel. Car dans le cinéma de Guillermo del Toro, les monstres se regardent et y trouvent la beauté que le monde leur refuse. La créature devient ainsi l’incarnation de l’essence de son auteur : une figure morte, belle et fondamentalement bonne, jugée monstrueuse par les autres, et non par sa nature intrinsèque.

En fin de compte, ce Frankenstein accomplit ce que les intelligences artificielles, malgré leur dépendance aux fragments extérieurs, ne pourront jamais égaler : être plus que la somme de ses parties. Car si les images ont une âme, celle-ci n’émerge que lorsqu’un créateur y insuffle véritablement la vie.

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