Publié le 24 octobre 2025. Le sumo, bien plus qu’un sport de combat ancestral, incarne une part essentielle de l’identité culturelle japonaise, ses rituels profonds et son histoire complexe influençant la perception du Japon à l’étranger depuis des siècles. Cet art martial millénaire, mêlant force physique et spiritualité, continue de naviguer entre tradition et modernité, cherchant sa place sur la scène internationale.
- Le sumo puise ses origines dans des pratiques religieuses anciennes, ses rituels actuels conservant des symboles de purification et d’invocation.
- L’histoire des relations nippo-américaines a été marquée par des interactions sportives, du choc culturel du sumo en 1854 à l’adoption du baseball au début du XXe siècle.
- L’Association japonaise de sumo, unifiée en 1925, fait face à des défis pour attirer un public international, notamment en raison de son approche des étrangers et de ses traditions parfois perçues comme anachroniques.
Lorsqu’un visiteur découvre le Grand Tournoi de Sumo à Nagoya, il est d’abord frappé par la solennité qui précède l’affrontement. Les lutteurs, aux physiques imposants, défilent en tenue traditionnelle, leurs noms sont appelés avant qu’ils n’effectuent une série de gestes rituels sur l’arène de terre battue : applaudissements, élévation du mawashi (tablier), levée des bras. Puis, le rituel de purification, avec le rinçage de la bouche et le lancer de sel, précède le véritable combat. Un maître de cérémonie, vêtu d’un kimono coloré et coiffé d’un chapeau noir évoquant un prêtre shinto, arbitre avec un éventail à pompons, signalant le début des empoignades. Ce n’est qu’alors que l’observateur non averti réalise qu’il assiste à un événement sportif.
Chaque sport possède ses propres rites, du haka des All Blacks aux poignées de main sur le court de tennis. Toutefois, le sumo se distingue par la profondeur de ses racines religieuses. Historiquement, ces compétitions se déroulaient dans les temples et sanctuaires dans le cadre de festivals. Aujourd’hui, bien que le sumo soit une institution moderne avec des règles et une organisation dirigeante qui a célébré son centenaire en octobre 2025, ces traditions persistent. Le sel, par exemple, symbolise la purification, tandis que les applaudissements visent à attirer l’attention des divinités. Comme l’explique un historien du Japon moderne et spécialiste du sport, le sport est bien plus qu’un simple jeu ; ses rituels façonnent des significations plus profondes et ont contribué à forger la perception étrangère du Japon.
Premières impressions
Le premier contact des Américains avec le sumo remonte à mars 1854, lors d’un tournoi organisé pour célébrer le traité d’établissement de relations diplomatiques entre les États-Unis et le Japon. Dans son journal, le Commodore Matthew Perry décrit une démonstration de force destinée à impressionner : des lutteurs transportant des balles de riz. Perry qualifie les athlètes de « taureaux engraissés » et leurs combats de « farce », jugeant leur physique peu adapté à l’effort selon les critères occidentaux de l’époque. Ces observations, faites à une période où le Japon était encore largement perçu comme arriéré par l’Occident, ont contribué à une image étrange et peu civilisée du pays.
À la même époque, le sport tel que nous le connaissons était en plein essor en Europe et aux États-Unis, avec l’enregistrement des premières règles du football dans les années 1840 et le développement du baseball après la Guerre de Sécession américaine. Le sumo, par sa nature et ses rituels, contrastait fortement avec ces nouvelles conceptions sportives.
Un sport de compétition
Le début du XXe siècle a vu une évolution positive de la perception américaine du Japon, notamment grâce au baseball. Après la chute du shogunat en 1868, le nouveau gouvernement Meiji a fait appel à des experts américains pour ses réformes, certains introduisant le baseball, qui gagna rapidement en popularité. Les équipes universitaires japonaises effectuaient des tournées aux États-Unis, où leurs compétences et leur fair-play étaient loués. Si certains rituels comme le premier lancer cérémonial étaient familiers aux Américains, d’autres, comme une révérence d’équipe envers l’arbitre, tranchaient mais étaient perçus comme une marque de respect supérieur au chahut américain.
Alors que le Japon se modernisait et remportait des victoires militaires, le baseball devenait un vecteur de rapprochement culturel. Harry Kingman, ancien joueur et entraîneur d’une équipe universitaire à Tokyo en 1927, voyait l’adoption du baseball par les Japonais comme un signe de modernisation.
Malgré l’essor du baseball, le sumo est resté le sport le plus populaire au Japon jusque dans les années 1990. L’engouement pour le baseball étranger avait suscité des inquiétudes au sein du monde du sumo. Face à cette concurrence, les institutions dirigeantes du sumo professionnel, jusqu’alors divisées, se sont unifiées en 1925 pour former l’actuelle Association japonaise de sumo.
Le sumo peut-il être « cool » ?
La culture populaire japonaise séduit aujourd’hui le monde entier, qualifiée par certains de « cool national brut ». Le journaliste Douglas McGray, cependant, considère le sumo comme une exception, pointant du doigt l’attitude isolationniste de ses dirigeants. L’un des principaux obstacles à l’internationalisation du sumo réside dans son rapport aux étrangers. Face à une société japonaise relativement homogène et des procédures de naturalisation complexes, les lutteurs étrangers restent minoritaires.
Bien que des figures comme le Hawaïen Akebono aient atteint le rang suprême de « yokozuna » en 1993, leur succès initial avait même conduit à une suspension temporaire du recrutement hors du Japon. Les restrictions se sont assouplies depuis, mais la présence et les succès de lutteurs non japonais continuent de susciter des débats sur leur place dans ce sport.
Les rituels du sumo peuvent encore parfois créer des malentendus culturels. En 2018, l’incident où des femmes médecins ont été priées de quitter le ring pour soigner un responsable effondré a suscité des critiques, le ring étant considéré comme un espace sacré interdit aux femmes. Si des excuses ont été présentées, cet épisode a souligné la difficulté pour le monde du sumo de concilier traditions et ouverture.
Le sumo évolue. Si l’interdiction du sumo féminin par le gouvernement de Tokyo en 1926 n’est plus en vigueur et que des lutteuses existent dans le circuit amateur, elles restent exclues de la compétition professionnelle. Les tournois attirent les touristes, mais souvent pour une expérience unique. L’avenir du sumo en tant qu’outil de diplomatie sportive dépendra de la capacité de ses dirigeants à trouver un équilibre entre la préservation de son identité japonaise et l’établissement de liens à l’échelle mondiale.