Washington sous le feu des critiques : des enquêtes révèlent un laxisme flagrant face au blanchiment d’argent, tandis que l’Australie renforce ses contrôles. Une récente enquête du Projet de reporting sur le crime organisé et la corruption (OCCRP) épingle sans concession la complaisance de Washington dans la lutte contre le blanchiment d’argent, pointant du doigt des failles réglementaires béantes qui permettent aux élites étrangères d’investir massivement dans l’immobilier américain en toute opacité.
L’enquête a mis au jour des transactions immobilières d’une valeur de 100 millions de dollars américains, détenues par les fils du leader irako-kurde Massoud Barzani. Ces propriétés étaient dissimulées derrière des sociétés écrans portant des noms de personnages des « Pirates des Caraïbes », financées par des comptes offshore et administrées par un avocat du Delaware. Ce dernier utilisait des comptes « administratifs » pour régler des dépenses personnelles, des factures ménagères et des achats de luxe, le tout sans susciter la moindre suspicion de la part des autorités.
Le nœud du problème réside dans l’impunité quasi totale dont jouissent certains professionnels aux États-Unis. Avocats, comptables et agents immobiliers sont, en effet, largement exemptés des obligations de la loi sur le secret bancaire (Bank Secrecy Act). Ils ne sont pas tenus de vérifier l’identité de leurs clients, de surveiller les transactions ou de signaler les activités suspectes. Ils peuvent ainsi faciliter le transit de millions de dollars via des sociétés à responsabilité limitée (SARL), gérer des trusts offshore ou finaliser des transactions immobilières en espèces, échappant ainsi à la vigilance des régulateurs.
Cette situation n’est pas accidentelle. Elle est le résultat d’une décision délibérée. Le Groupe d’action financière (GAFI) a, à plusieurs reprises depuis 2006, souligné cette lacune majeure dans ses évaluations des États-Unis, sans qu’aucun changement significatif n’ait été apporté.
Ainsi, alors que la première économie mondiale prône la transparence à l’échelle internationale, elle continue de permettre aux élites politiques étrangères d’acquérir des biens immobiliers américains de manière anonyme. Les avocats et les agents de titres agissent comme intermédiaires, sans être soumis à des obligations substantielles de lutte contre le blanchiment d’argent. C’est précisément ce mécanisme qui a permis les acquisitions des Barzani. Les États-Unis n’ont pas « manqué » ces transactions ; ils n’ont simplement jamais exigé que quiconque les examine.
L’Australie montre la voie
À l’autre bout du monde, les régulateurs prennent le chemin inverse. Lors d’une récente discussion, Brendan Thomas, directeur général du Centre australien de rapports et d’analyse des transactions (AUSTRAC), a indiqué que le renforcement de la surveillance des professions juridiques, comptables et immobilières constituait une priorité majeure pour l’Australie. Il a souligné que ces secteurs étaient activement exploités par le crime organisé, notamment dans le marché immobilier, et que l’absence de contrôle réglementaire ne faisait qu’accroître les risques.
Les réformes australiennes, en deux phases, placent désormais les avocats, les comptables et les agents immobiliers sous le coup de la réglementation anti-blanchiment. Après des années de débat, le raisonnement est simple : ces professionnels sont les « gardiens » qui ouvrent l’accès au système financier. Lorsqu’ils ne sont pas réglementés, ils deviennent des portes dérobées pour le crime organisé et les kleptocrates étrangers.
L’ironie est frappante : l’Australie s’efforce de combler les mêmes brèches que les États-Unis continuent d’ignorer. Pire encore, Washington ne se contente pas de stagner ; il semble même reculer. Au cours des derniers mois, trois piliers de l’architecture américaine de lutte contre la criminalité financière ont été soit suspendus, soit retardés, soit vidés de leur substance.
Un recul préoccupant
La Loi sur la transparence des entreprises (Corporate Transparency Act), conçue pour révéler l’identité des propriétaires de sociétés écrans, a été considérablement affaiblie par des exemptions qui ont soustrait la majorité des entreprises nationales à l’obligation de déclaration. La règle anti-blanchiment (AML) destinée aux conseillers en investissement, qui aurait couvert les fonds spéculatifs et les gestionnaires de capital-investissement supervisant des milliers de milliards d’actifs, a été reportée à 2028. De plus, la loi sur les pratiques de corruption à l’étranger (Foreign Corrupt Practices Act), autrefois pilier de la lutte mondiale contre la corruption, a été effectivement affaiblie après que le ministère de la Justice a restreint l’éligibilité aux poursuites.
Chacun de ces reculs a rouvert des canaux que les réseaux criminels et les personnalités politiquement exposées utilisaient depuis des décennies. Ensemble, ils marquent un désaveu du consensus post-11 septembre selon lequel l’intégrité financière est une question de sécurité nationale. Pourtant, Washington continue d’exiger des autres nations qu’elles « fassent davantage ».
L’association de la déréglementation et de l’impunité explique le constat de l’OCCRP : des richesses opaques circulent librement à travers les cabinets d’avocats, les prestataires de services aux entreprises et les marchés immobiliers, sans aucune question posée.
Cette situation n’est pas théorique. Chaque dollar transitant par ces canaux représente un angle mort en matière de conformité. Les avocats peuvent agir en tant qu’agents fiduciaires, les sociétés de titres peuvent finaliser des transactions pour des SARL anonymes, et les comptables peuvent regrouper des fonds via des comptes en fiducie. Aucun n’a l’obligation légale de déposer un rapport d’activité suspecte.
Pour un fonctionnaire étranger ou une figure du crime organisé, les États-Unis demeurent l’une des destinations les plus accessibles au monde pour le blanchiment d’argent de haut niveau, et l’un des derniers grands pays où les contrôleurs professionnels opèrent dans l’obscurité. Et la situation tend à s’aggraver.
Il ne s’agit pas de leadership, mais d’exposition. Cette attitude sape toutes les initiatives de sanctions, de saisies d’actifs et de lutte contre la corruption que Washington prétend défendre. On ne peut pas prêcher la transparence à Moscou, Pékin ou Dubaï tout en laissant le Delaware, la Floride et la Californie largement ouverts.
Le cas Barzani n’est pas une anomalie. Il s’agit de l’étude de cas d’un système conçu pour détourner le regard. Si 100 millions de dollars peuvent être transférés par l’intermédiaire d’avocats et de sociétés de titres américains pour des familles étrangères politiquement connectées, alors le cadre lui-même est défaillant.
Les réformes australiennes montrent ce à quoi ressemble la responsabilité : réglementer les « gardiens » d’accès, combler les lacunes dans le secteur immobilier et soumettre les facilitateurs professionnels aux mêmes normes anti-blanchiment que celles qui s’appliquent aux banques.
La prochaine évaluation des États-Unis par le GAFI est prévue pour 2026. Ce ne sera pas seulement un embarras pour la réputation du pays, mais une véritable invitation aux criminels, aux personnes sanctionnées et aux responsables corrompus à continuer d’utiliser les angles morts de l’Amérique comme leur coffre-fort.
L’Australie comble les lacunes. Les États-Unis les rouvrent. Et chaque fois que nous affaiblissons les garde-fous destinés à protéger le système financier, nous ne faisons pas que tolérer la corruption : nous l’autorisons.