L’Union européenne lance une initiative ambitieuse pour coordonner les ressources en intelligence artificielle dédiées à la recherche scientifique, mais l’approche progressive et le financement initial suscitent des interrogations quant à sa pleine réussite.
La Commission européenne a annoncé la semaine dernière le lancement de RAISE (Ressource pour la science de l’IA en Europe), un institut virtuel destiné à catalyser la recherche grâce à l’IA. Ce projet, fruit de la stratégie « L’IA dans la science », sera déployé par étapes, avec un projet pilote prévu dès novembre, soutenu par une enveloppe européenne de 108 millions d’euros. Une seconde phase, conditionnée au prochain cadre budgétaire pluriannuel de l’UE (2028-2034), n’est envisagée qu’à partir de 2028.
Cependant, cette démarche échelonnée et le montant du financement initial ne font pas l’unanimité. Des voix critiques s’élèvent, craignant que ces conditions ne freinent l’atteinte des objectifs fixés par l’UE. Daan Juijn, chercheur en IA au Centre for Future Generations, estime que le financement du projet pilote RAISE semble insuffisant pour couvrir toutes les ambitions de l’initiative. Il met également en garde contre un risque de retard dans le lancement effectif de l’institut si la mise en commun des ressources ne débute qu’en 2028.
La réussite de la deuxième phase de RAISE dépendra en outre de son inscription dans le futur budget pluriannuel de l’UE, bien que le soutien des États membres et des entreprises privées soit également attendu. La Commission a exprimé son espoir de mobiliser des fonds supplémentaires lors du prochain sommet consacré à « L’IA en science ».
Par ailleurs, des critiques portent sur le manque d’ambition perçu de la stratégie. Holger Hoos, chercheur en IA à l’Université d’Aix-la-Chapelle, qui plaide pour la création d’un « CERN pour l’IA », se dit « légèrement déçu » par le caractère flou des orientations. Il qualifie d’« quelque peu embarrassant » l’accent mis par la Commission sur l’utilisation de l’IA pour la recherche, estimant que cette approche n’impressionnera pas les États-Unis.
L’idée d’un « CERN pour l’IA » avait pourtant été soutenue par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, l’année dernière, dans ses orientations politiques. Cette stratégie sur l’IA dans le domaine scientifique était censée ouvrir la voie à la création d’un Conseil de recherche sur l’IA. Néanmoins, avec un budget de quelques millions d’euros, RAISE peine à incarner le projet d’IA véritablement audacieux qu’espérait Holger Hoos, qui évoquait des milliards d’euros nécessaires.
Dans cette optique, la Commission prévoit d’investir des milliards dans la création de quatre ou cinq grands centres de formation à l’IA, baptisés « gigafactories » d’IA. Pour ce projet concurrent, 600 millions d’euros sont déjà mobilisés via le programme Horizon Europe, qui finance également RAISE. La différence notable réside dans le fait que RAISE doit fonctionner avec des ressources relativement limitées, le budget pluriannuel actuel de l’UE arrivant à échéance.
Malgré ces réserves, certains acteurs scientifiques adoptent une vision plus pragmatique. Thomas Jørgensen, de l’Association européenne des universités, reconnaît la flexibilité limitée des financements européens, déjà sollicités pour d’autres priorités comme la défense. Il considère le financement pilote de RAISE comme « déjà une avancée positive ».
Pour lui, l’enjeu principal réside désormais dans la capacité effective de RAISE à coordonner la recherche et dans l’ampleur des financements qui seront finalement mobilisés par les États membres et les entreprises. « Mais c’est justement pour trouver ces réponses qu’un projet pilote est mis en place », conclut-il.