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Le « gros bon sens », cet objet politique convoité

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Publié le 9 février 2026 à 16h00. L’expression du « gros bon sens » est devenue un mantra politique au Québec, invoquée à droite comme à gauche pour justifier des positions souvent peu argumentées. Jérôme Soucy décortique l’usage rhétorique de ce raccourci qui, paradoxalement, met souvent fin au débat.

Lors de la dernière campagne électorale fédérale, le Parti conservateur, mené par Pierre Poilievre, a fait du « retour du gros bon sens » un de ses principaux chevaux de bataille. Un appel similaire a résonné plus récemment lors du congrès du Parti conservateur du Québec, où Stéphane Lachance, chef de l’opposition à la Ville de Québec, affirmait qu’il n’y avait « aucune honte » à vouloir retrouver ce fameux « gros bon sens » dans nos vies, et que « la gêne doit changer de camp ». Cette omniprésence de l’expression soulève une question : où se situe réellement ce « gros bon sens » et, surtout, que cherche-t-on à rétablir en l’invoquant ?

À première vue, il semble difficile de s’opposer à l’idée même du gros bon sens. Pourtant, son caractère apparemment évident a tendance à clore la discussion. L’expression est souvent utilisée comme un argument définitif, évitant la nécessité d’une justification plus approfondie. Dire que quelque chose relève du « gros bon sens », c’est en réalité se dispenser d’expliquer le pourquoi. Elle devient alors un raccourci intellectuel, un substitut à la pensée critique.

L’expression est si ancrée dans le discours politique québécois qu’elle a même donné naissance à un acronyme – GBS – et figure désormais dans certains dictionnaires populaires. Une analyse des délibérations de l’Assemblée nationale révèle que l’expression, sous diverses formes, est employée par des élus de tous les partis. Elle est le plus souvent utilisée pour critiquer des politiques perçues comme trop complexes ou trop éloignées des préoccupations quotidiennes des citoyens. En l’évoquant, l’orateur se positionne comme proche de « l’homme ordinaire », en opposition au jargon des experts. Le gros bon sens trace ainsi une ligne de démarcation entre ceux qui « comprennent la réalité » et ceux qui la complexifient. Bien que l’on puisse l’entendre de part et d’autre de l’échiquier politique, c’est surtout à droite qu’elle est revendiquée, allant jusqu’à être érigée en slogan et affichée lors des campagnes électorales.

Racines lointaines

Cette expression n’est pas nouvelle. On retrouve ses traces dans le mouvement créditiste des années 1960 et 1970, où Réal Caouette utilisait un langage simple pour défendre des solutions économiques présentées comme évidentes, face à la « complexité » des banquiers et des économistes. Sa rhétorique opposait déjà le « monde ordinaire » à l’expertise.

Plusieurs décennies plus tard, au milieu des années 2000, cette tradition a connu un regain d’intérêt avec l’adéquisme, qui prônait des solutions dites pragmatiques en opposition aux approches jugées technocratiques.

Dans tous ces cas, la mécanique est la même : opposer la simplicité du peuple à la complexité des élites. Le gros bon sens sert moins à résoudre un problème qu’à déterminer qui a le droit d’en parler.

Depuis, la formule a intégré le débat public, se retrouvant dans des discours politiques et des chroniques. Elle change de cible, mais conserve la même fonction : rappeler qu’il existerait des réponses simples à des questions que l’on compliquerait inutilement. Le gros bon sens devient alors une valeur refuge, une manière de sous-entendre que tout cela va de soi.

Le problème réside dans le fait que le « gros bon sens » prétend à l’universalité, alors qu’il est en réalité profondément ancré dans le temps et le contexte culturel où nous vivons. Le gros bon sens des uns n’est pas nécessairement celui des autres. Pour un immigrant récemment arrivé de Syrie ou d’Haïti, certaines « évidences » québécoises peuvent sembler tout sauf naturelles. Ce qui est présenté comme universel est en réalité appris, transmis, et parfois imposé. On ne prend conscience du gros bon sens que lorsqu’on s’en écarte : c’est alors qu’il devient nécessaire de l’expliquer, de préciser ses codes et ses références. Mais dès que l’explication est nécessaire, l’évidence se fissure. Ce qui nécessite une démonstration n’est plus tout à fait évident.

Au lieu de bannir le GBS, il serait peut-être plus constructif de lui donner un nouveau sens : non pas « gros bon sens », mais « gros besoin de sens ». Car lorsque l’évidence remplace l’argumentation, le débat s’éteint.

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