Le New York Times a consacré une large place dans son édition du week-end dernier à une enquête d’envergure sur le parcours financier de N. Roy Singham, un Américain d’un certain âge ayant fait fortune dans le logiciel et reversé une part conséquente de sa fortune à des organisations progressistes. L’article, également publié en ligne, met en lumière des liens potentiels entre ces dons et les intérêts de la Chine, soulevant des interrogations quant à l’agenda de ces organisations.
L’enquête, fruit du travail de neuf journalistes et deux chercheurs, décortique comment N. Roy Singham, un Américain de 69 ans décrit comme un « gauchiste », a amassé une fortune suite à la vente de son entreprise de logiciels. Il aurait ensuite fait don d’« au moins 275 millions de dollars » à diverses organisations de gauche, pacifistes et anti-impérialistes, dont certaines semblent avoir été spécifiquement créées ou soutenues pour recevoir ces fonds.
Le quotidien américain pointe notamment la présence de M. Singham à Shanghai, où une structure de son réseau co-produit une émission YouTube financée en partie par le département de propagande de la ville. D’autres entités associées à lui travailleraient avec une université chinoise pour « répandre la voix de la Chine dans le monde », et il aurait lui-même participé en août dernier à un atelier du Parti communiste chinois sur la promotion internationale du parti.
L’article du New York Times suggère, par des affirmations directes et des insinuations, que les activités des organisations américaines et internationales ayant reçu des fonds de Singham viseraient à relayer la propagande chinoise. Pour l’auteur de ces lignes, qui dirige l’organisation à but non lucratif Global Just Educational et la maison d’édition Just World Books, ces révélations sont d’autant plus préoccupantes que ses propres structures ont collaboré étroitement avec des organisations mentionnées dans l’enquête, telles que le People’s Forum, Code Pink, et l’institut Tricontinental dirigé par Vijay Prashad.
Méthodologies et interrogations
L’auteur s’interroge sur les motivations du New York Times à consacrer autant de ressources à cette enquête, rappelant le rôle joué par le journal au début des années 2000 dans la diffusion d’informations inexactes sur l’Irak qui ont contribué à justifier l’invasion américaine. Il note par ailleurs une ligne éditoriale de plus en plus critique à l’égard de la Chine au sein du quotidien ces dernières années.
Plusieurs exemples sont cités pour illustrer la méthodologie de l’enquête. Lors d’une session de formation en Afrique du Sud, des documents remis aux militants africains saluaient les prêts chinois comme une « opportunité pour les États africains de construire des projets de développement authentiques et souverains », sans mentionner le rôle de la Chine dans une récente crise de la dette en Zambie. Bien que le lien vers un article du New York Times sur cette crise de la dette ait été ajouté dans la version en ligne, l’auteur souligne que l’article original laissait entendre que le lecteur devrait déjà connaître ce contexte, ce qui lui semble être une forme de « paresse journalistique ».
Le quotidien américain met également en avant le témoignage de deux anciens membres du réseau Nkrumah School, critiquant l’influence chinoise dans le travail de l’école. Cependant, l’auteur relève que ces critiques ne remettent pas en cause la nature fondamentale du soutien apporté.
L’article pointe encore du doigt le fait qu’aucune des organisations à but non lucratif de M. Singham ne se soit enregistrée en vertu de la Loi sur l’enregistrement des agents étrangers (Foreign Agents Registration Act), un texte qui s’applique aux groupes influençant l’opinion publique au nom de puissances étrangères. Des « experts juridiques » non nommés auraient qualifié la situation de « cas inhabituel », une affirmation considérée par l’auteur comme une insinuation potentiellement dommageable, contrastant avec la rigueur de l’enquête sur le juge Clarence Thomas, où les experts étaient nommés et cités précisément.
Affaires et alliances
L’épouse de M. Singham, Jodie Evans, co-fondatrice de Code Pink avec Medea Benjamin, est également citée. L’article rapporte que depuis 2017, environ un quart des dons de Code Pink proviennent de groupes liés à M. Singham. Le journal lui attribue également des propos qualifiant les Ouïghours de terroristes et défendant leur détention de masse par la Chine. L’auteur précise cependant que Mme Evans, dans une vidéo citée, a fait référence à des groupes terroristes ethniques ouïghours actifs au Yémen et en Syrie qui seraient retournés en Chine pour y commettre des actes terroristes, un point qu’il estime documenté, notamment par l’inscription du « Mouvement islamique du Turkestan oriental » sur les listes terroristes de l’ONU depuis 2008 et des États-Unis depuis 2002.
L’auteur émet alors ses propres théories quant aux motivations du New York Times. La première est que l’article s’inscrit dans une stratégie visant à diaboliser non seulement la Chine, mais aussi toutes les voix critiques de l’escalade des tensions avec ce pays au sein de l’élite politique américaine. Une seconde théorie suggère que, confronté à l’enquête déjà en cours sur le juge Clarence Thomas, le journal aurait précipité la publication de l’article sur Singham afin de donner un semblant d’« équilibre » à sa couverture médiatique.
Il souligne que, dans une perspective politique, un tel « équilibre » aurait pu se traduire par une enquête approfondie sur les transactions de Hunter Biden, mais que le New York Times aurait préféré s’en prendre à Roy Singham, Jodie Evans et leurs alliés, jugé plus « facile » et conforme à ses propres orientations.
Enfin, l’auteur mentionne qu’un élément utile de l’article du New York Times a été de fournir un lien vers un fil Twitter de Vijay Prashad, qui renvoyait à un article où Prashad exprimait son admiration pour le père de Roy Singham, Archibald Singham, un militant sri-lankais, dans les années 1980.