Home Divertissement Le « Nouveau cinéma » argentin : la jeunesse libertine et la liberté comme esthétique dans Tiro de gracia de Ricardo Becher

Le « Nouveau cinéma » argentin : la jeunesse libertine et la liberté comme esthétique dans Tiro de gracia de Ricardo Becher

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Publié le 2025-11-07 16:14:00. Une plongée dans le cinéma argentin des années 1960 révèle une œuvre méconnue mais fascinante : Coup de grâce de Ricardo Becher. Ce film offre un regard cru sur la bohème intellectuelle et artistique de Buenos Aires, explorant les thèmes de la liberté sexuelle, de la contre-culture et des aspirations artistiques au milieu des turbulences politiques et sociales de l’époque.

Lors d’une exploration récente du cinéma argentin, l’auteur a constaté un manque criant d’ouvrages en langue anglaise sur le sujet, hormis des études spécialisées sur des périodes comme l’âge d’or du cinéma noir ou des réalisateurs tels que Leopoldo Torre Nilsson. Cette lacune l’a conduit à découvrir des figures moins connues, comme le réalisateur et assistant de Nilsson, Ricardo Becher. Son film Coup de grâce, sorti à la fin des années 1960, se révèle être un portrait audacieux et novateur de l’avant-garde argentine, inspiré par la Nouvelle Vague et le Nouvel Hollywood.

Le film, bien que réalisé par Becher, porte l’empreinte profonde de son scénariste et acteur principal, Sergio Mulet, surnommé « le Yéti ». Mulet, se considérant comme un esprit libre à l’image des figures emblématiques de la Beat Generation américaine comme Allen Ginsberg et William S. Burroughs, a insufflé dans le film une énergie propre à son « Opium Group ». Ce collectif d’artistes et d’intellectuels, ancré dans un quartier spécifique de Buenos Aires, exprimait des préoccupations résolument argentines : une gauche politique non conformiste, une rupture avec les cadres traditionnels au profit d’une contre-culture mondialisée où le rock occupait une place centrale.

Coup de grâce dépeint sans fard le quotidien de ces artistes : leurs sorties au Modern Bar, lieu de rendez-vous emblématique du groupe Opium, leurs flirts, leurs fêtes, et les relations sexuelles souvent dénuées de conventions. En parallèle, le personnage de Daniel (interprété par Mulet) se retrouve mêlé à une intrigue criminelle plus sombre impliquant des membres plus âgés du groupe. Le film explore ses démêlés personnels, marqués par sa consommation d’alcool et des relations amoureuses complexes, le conduisant finalement à quitter Buenos Aires pour chercher du travail à la campagne. Le retour de Daniel s’annonce, mais est assombri par la menace d’un acte de violence. Loin d’idéaliser la bohème ou de la condamner, le film offre une honnêteté déconcertante sur les failles individuelles et politiques d’une jeunesse qui privilégie la liberté comme esthétique de vie plutôt que comme idéal à conquérir. Il met également en lumière les conditions socio-économiques et politiques qui ont façonné cette génération, tout en soulevant la question de la production artistique effective de ces créateurs.

Sur le plan formel, Coup de grâce se distingue par une approche cinématographique novatrice pour l’époque. La caméra, parfois ample, adopte un style plus libre que celui des films hollywoodiens les plus audacieux, avec des scènes coupées rapidement après quelques échanges et des personnages filmés en mouvement dans les rues de Buenos Aires avec une caméra souvent tremblante. Les scènes intimes, bien que tournées avec franchise, font preuve d’un certain goût dans le cadrage et le blocage des parties du corps. Une innovation majeure réside dans sa bande originale rock, signée par le groupe Manal, dont l’acteur Javier Martínez fait partie. Les sonorités de guitare et de batterie accompagnent des séquences étranges et surréalistes, comme la reconstitution d’un peloton d’exécution ou une scène de bondage. Malgré des emprunts au néoréalisme par ses tournages en extérieur, le film s’autorise des incursions dans l’étrange, tel qu’une scène troublante où une jeune fille semble aspirer le sang d’une blessure de Daniel. Ces choix esthétiques audacieux s’intègrent à ce portrait d’un groupe à la croisée des influences culturelles européennes, américaines et argentines.

Au-delà de ses prouesses formelles, Coup de grâce brille par sa valeur de document culturel, à l’instar de films comme Don’t Look Back (1967), Ashes and Diamonds (1957) ou The Connection (1959). Le film met en scène de nombreux artistes argentins issus de la contre-culture, tels que Manal, Roberto Plate, Perez Celis et Oscar Masotta, dont beaucoup gravitaient autour du prestigieux centre culturel d’avant-garde, l’Instituto Di Tella. Si le film d’horreur argentin de la même année, El curioso Dr. Humpp, contenait également des scènes érotiques, Coup de grâce se démarque en abordant frontalement la présence des « taxi boys » (prostitués masculins) dans le paysage urbain et leurs modes de rencontre.

Ce film unique, bien que différent de la quête initiale d’un cinéma argentin « typique », offre un éclairage précieux sur une époque et une sous-culture. La représentation d’une jeunesse libertaire sous le régime Onganía peut sembler révolutionnaire, mais la manière dont Becher fusionne l’histoire latino-américaine immédiate avec les styles européens contemporains témoigne des mêmes préoccupations esthétiques que celles de ses prédécesseurs surréalistes, comme Leopoldo Torre Nilsson, durant les premières années péronistes. La différence ici réside dans une intensité et une audace accrues.

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