Les fonds négociés en bourse (ETF) à effet de levier sur actions explosent sur le marché, atteignant un nombre record de 701 produits en octobre 2025. Cette croissance fulgurante, qui a plus que triplé depuis 2011, s’accompagne de demandes d’approbation pour des produits encore plus audacieux, notamment des ETF proposant un levier 5x. Cependant, cette envolée suscite de vives inquiétudes quant aux risques, particulièrement pour les investisseurs particuliers, souvent dépassés par la complexité de ces instruments.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon les données historiques, 55 % des ETF à effet de levier ont connu une fermeture, et 17 % ont vu leur valeur s’effondrer de plus de 98 %. Le 15 octobre, Volatility Shares a ainsi déposé une demande auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) pour lancer 27 ETF à fort effet de levier, y compris des produits spéculatifs 5x liés aux indices boursiers, aux matières premières et aux crypto-monnaies. Si ces propositions étaient approuvées, un simple gain quotidien de 10 % sur l’actif sous-jacent se traduirait par un rendement de 50 %, tandis qu’une perte de 20 % anéantirait la position. La SEC, consciente des enjeux, a exprimé sa réserve, indiquant qu’il n’était « pas clair si ces mesures seront approuvées », d’autant que les réglementations actuelles plafonnent généralement l’effet de levier à 2x.
Cette frénésie spéculative n’est pas sans rappeler des périodes de surchauffe économique. Le légendaire investisseur Paul Tudor Jones a récemment comparé les conditions de marché actuelles à celles de 1999, mettant en garde contre les excès. L’essor des ETF à effet de levier s’inscrit parfaitement dans ce tableau préoccupant.
Le problème de la réinitialisation quotidienne
Au cœur de la complexité des ETF à effet de levier réside leur mécanisme de « réinitialisation quotidienne ». Afin de maintenir un ratio de levier constant, ces produits sont recalculés chaque jour. Sur des marchés volatils, ce rééquilibrage peut engendrer des effets cumulatifs négatifs et éroder significativement les rendements à long terme. Imaginons une action qui perd 10 % un jour et gagne 10 % le lendemain. En fin de compte, elle se retrouve environ 1 % en dessous de son point de départ. Un ETF à effet de levier 3x sur cette même action subirait une perte d’environ 30 % le premier jour, puis un gain de 30 % le second, pour finir avec une perte d’environ 9 %. Cette érosion, même modérée, peut entraîner des pertes durables pour les investisseurs, même si l’actif sous-jacent finit par se redresser.
Une étude publiée en 2025 confirme cette analyse : « Les LETF [Leveraged Exchange-Traded Funds] pourraient ne pas parvenir à fournir la surperformance attendue sur des marchés très volatils et en voie de retour à la moyenne en raison de mouvements de prix irréguliers et de coûts de rééquilibrage quotidiens. » Même des fluctuations modérées affaiblissent les rendements, car cette réinitialisation s’opère quotidiennement.
Les exemples concrets ne manquent pas. L’ETF à effet de levier 3x S&P 500 a chuté de 70 % en mars 2020 lors d’une forte volatilité des marchés. De nombreux investisseurs ont subi ces pertes sans comprendre le mécanisme de réinitialisation, voyant leurs positions décliner alors même que les indices se redressaient. En mars 2022, l’ETF 3x Short Nickel de WisdomTree a été réduit à néant lors d’un short squeeze historique, après une flambée d’environ 250 % des prix du nickel. Plus récemment, en août 2024, un ETF à effet de levier sur les semi-conducteurs a perdu 22,5 % en une seule séance lors d’une vente massive du secteur.
Ces événements ne sont pas des anomalies isolées, mais découlent directement de l’effet de levier qui amplifie chaque mouvement au sein de structures recalibrées quotidiennement.
Le moteur des produits dérivés sous le capot
Les ETF à effet de levier ne se contentent pas d’emprunter de l’argent ; ils s’appuient sur des produits dérivés tels que les contrats à terme, les swaps et les options. Chacun de ces instruments ajoute des couches de risque que de nombreux investisseurs particuliers négligent.
- Risque de contrepartie : Il peut survenir si une banque garantissant des contrats de swap rencontre des difficultés en période de tensions sur les marchés. Les pertes peuvent s’aggraver entre les entités interconnectées.
- Risque de liquidité : Il augmente lorsque les marchés se figent. Les fonds peuvent être contraints d’accepter des prix défavorables ou se retrouver incapables d’exécuter leurs stratégies, précisément au moment où la précision est primordiale.
- Erreur de suivi : Cette déviation tend à s’accentuer en période de volatilité. Les dérivés peuvent s’éloigner de l’actif sous-jacent, créant un écart entre les performances attendues et celles effectivement réalisées.
Des travaux universitaires sur les ETF à effet de levier sur des actions uniques ont mis en évidence trois modes de défaillance : des liquidations forcées après des événements extrêmes, des produits qui enregistrent des pertes même lorsque l’actif sous-jacent progresse, et des défaillances dans l’exécution des produits dérivés en période de tension. Les auteurs ont conclu que plusieurs niveaux de levier proposés dépassent les seuils de sécurité pour des titres individuels déjà volatils.
Un avertissement de la crypto
En octobre 2025, les marchés des cryptomonnaies ont donné un aperçu saisissant des dangers d’un effet de levier excessif. Une vague de liquidations d’une ampleur record a effacé environ 19,5 milliards de dollars de positions à effet de levier en quelques heures, entraînant une perte d’environ 500 milliards de dollars de valeur marchande suite à des chocs réglementaires. Les mécanismes étaient familiers : des appels de marge ont déclenché des ventes forcées, qui ont elles-mêmes provoqué d’autres liquidations. Les investisseurs pensant que la cryptographie fonctionnait selon des règles différentes ont appris à leurs dépens que les principes de composition et de variance s’appliquent universellement.
Les leçons pour les marchés boursiers sont claires : lorsque l’endettement rencontre la volatilité et que la liquidité se tarit, les pertes peuvent rapidement s’accumuler. Les enveloppes négociées en bourse (ETF) ne changent rien à cette réalité mathématique.
Qui en profite, qui ne le fait pas
L’expansion des ETF à effet de levier profite avant tout aux émetteurs, qui perçoivent des frais indépendamment des performances. Volatility Shares, la société à l’origine des demandes de produits 5x, se spécialise justement dans les produits liés à la volatilité. Leur modèle économique encourage la poursuite de l’activité et des échanges. Les institutions financières ont tendance à utiliser ces fonds pour des périodes de détention courtes et des stratégies de couverture précises, comprenant le fonctionnement de la réinitialisation quotidienne et disposant des outils pour sortir rapidement. À l’inverse, les investisseurs particuliers font souvent le contraire : les recherches montrent qu’ils détiennent ces produits trop longtemps, qu’ils jugent mal la composition et qu’ils sous-estiment la volatilité. Les régulateurs continuent d’enquêter pour s’assurer que ces produits ne sont pas vendus à des clients inappropriés.
Échos de 1999
Le développement actuel des produits à effet de levier rappelle la fin des années 1990, lorsque les plateformes de day trading et les soldes de marge ont connu une croissance exponentielle avant le krach de 2000. L’ingénierie financière a évolué plus rapidement que l’éducation des investisseurs. De nombreux signaux indiquent aujourd’hui une chaleur spéculative : les options à expiration zéro (Zero Day) représentent plus de 60 % du volume des options sur le S&P 500, et un ETF « MEME » a été relancé après sa fermeture en 2023. L’appétit pour le risque est revenu d’une manière qui précède souvent les corrections de marché. La vague des ETF à effet de levier se situe à la convergence des intérêts des particuliers, de la complexité de l’ingénierie financière et d’une réglementation encore incertaine. Ce cocktail a un historique défavorable.
Ce qui compte pour les investisseurs maintenant
Avec déjà 701 ETF d’actions à effet de levier négociés et des demandes pour des produits 5x en attente, les prochaines décisions des régulateurs façonneront l’ensemble des produits disponibles. Plusieurs considérations pratiques s’imposent pour les investisseurs et les traders :
- Horizon temporel : Ces fonds sont conçus pour des périodes de détention courtes. Les détentions prolongées transforment souvent la volatilité en pertes, notamment via les réinitialisations quotidiennes.
- Régime de marché : Lorsque l’indice VIX (indice de volatilité) dépasse 20, la décomposition des rendements a tendance à s’accélérer. Les marchés agités constituent le pire environnement pour les détenteurs.
- Contrôles des risques : Des stop-loss stricts, des plans de sortie prédéfinis et un dimensionnement rigoureux des positions sont essentiels pour négocier ces instruments.
- Catalyseurs : Surveillez les décisions de la SEC concernant les dépôts 5x, les publications de résultats majeurs des grandes capitalisations et les événements macroéconomiques susceptibles d’accroître la volatilité.
Enfin, un dernier conseil : si les calculs de réinitialisation, la composition des produits et l’exposition aux dérivés ne sont pas parfaitement clairs avant de prendre position, mieux vaut s’abstenir. Les mécanismes sous-jacents ne tolèrent pas l’incertitude. Sur des marchés comme celui-ci, éviter les erreurs évitables constitue un avantage décisif.