Publié le 10 février 2024 15:41:00. Le règlement européen sur la déforestation (EUDR), censé lutter contre la déforestation importée, est de nouveau reporté, soulevant des doutes quant à sa mise en œuvre effective et à la volonté politique de l’Union européenne de respecter ses engagements environnementaux.
- Le règlement EUDR est repoussé en raison d’un manque de préparation des systèmes informatiques et des chaînes d’approvisionnement.
- Un blocage politique au Parlement européen, mené par le Parti populaire européen et des partis d’extrême droite, est à l’origine de ce nouveau report.
- L’abandon du moratoire sur le soja en Amazonie, suite à des modifications fiscales au Brésil, illustre les conséquences de l’inaction européenne.
L’Union européenne semble incapable de concrétiser sa législation anti-déforestation, le règlement EUDR (European Union Deforestation Regulation). Initialement conçu pour réduire de 10 % la déforestation mondiale, ce texte ambitieux se heurte à des obstacles persistants, allant de la logistique à la politique. Si les difficultés techniques liées à la mise en place de systèmes de suivi et de contrôle des chaînes d’approvisionnement sont réelles, le principal problème réside dans un manque de volonté politique flagrant au sein des institutions européennes.
Près de 60 % des députés européens ont voté en faveur du report de la législation, principalement issus du Parti populaire européen et de partis d’extrême droite. Ces opposants ne se contentent pas de demander un délai supplémentaire, mais souhaitent également affaiblir le règlement au point de le rendre inefficace, selon les défenseurs de l’environnement. Cette situation laisse présager l’échec d’un pilier majeur du Green Deal européen.
L’EUDR visait à obliger les entreprises à garantir que leurs approvisionnements en matières premières clés – bétail, cacao, café, huile de palme, caoutchouc, soja et bois – n’étaient pas liés à la déforestation depuis 2020. Or, la déforestation mondiale, principalement due à l’agriculture et à l’élevage, est alarmante : entre 2000 et 2020, 86 % de la déforestation mondiale était attribuable à ces secteurs, entraînant la perte d’environ 100 millions d’hectares de forêt, une superficie équivalente à celle de l’Égypte.
L’urgence est d’autant plus grande que des régions comme l’Amazonie connaissent des taux de déforestation records. En 2022, deux millions d’hectares de forêt ont été détruits, en grande partie pour la production de viande et de soja destiné à l’alimentation animale. L’EUDR, bien qu’imparfait, aurait constitué un signal fort en fermant le marché européen aux produits issus de la déforestation.
L’impact de ce blocage se fait déjà sentir. Ce mois-ci, les négociants en soja ont annoncé leur retrait de l’accord volontaire qui protège l’Amazonie depuis 2006. Le moratoire sur le soja, qui interdisait l’achat de soja cultivé sur des terres déboisées, a permis de préserver des millions d’hectares de forêt tropicale. Une étude estime qu’il a empêché la coupe de 9 000 km² de forêt entre 2006 et 2016.
Cependant, une nouvelle loi supprimant les avantages fiscaux pour les signataires du moratoire est entrée en vigueur dans l’État brésilien du Mato Grosso, premier producteur de soja du pays. Cette décision a poussé des géants du commerce du soja, tels que Cargill, Bunge et ADM, à abandonner l’accord, ouvrant la voie à une nouvelle vague de déforestation. La question se pose de savoir si l’application de l’EUDR aurait pu éviter ce recul.
Cette situation inquiète les grandes surfaces européennes – Tesco, Aldi, Lidl, Sainsburys, Asda et Marks and Spencer – qui ont adressé une lettre aux négociants en soja pour les mettre en garde contre le risque de perdre la confiance des consommateurs si des garanties de non-déforestation ne sont pas mises en place.
La production de cacao est également un moteur de déforestation, notamment en Afrique de l’Ouest. La dépendance à la Côte d’Ivoire, premier exportateur mondial de fèves de cacao, a épuisé les sols et poussé les producteurs à s’installer au Libéria voisin. L’EUDR aurait pu encourager de meilleures pratiques parmi les petits exploitants, l’Union européenne étant le premier importateur mondial de cacao.
Si les grandes entreprises du café et de l’huile de palme, disposant de programmes de durabilité, semblent préparées à l’EUDR, environ 70 % de la production de café provient de petits exploitants qui pourraient avoir du mal à répondre aux exigences de traçabilité. Néanmoins, la consommation moyenne de café en Europe (150 € par an et par personne) pourrait inciter l’industrie à s’adapter.
Ironiquement, l’industrie de l’huile de palme, autrefois critiquée par les défenseurs de l’environnement, est aujourd’hui l’une des plus avancées en matière de durabilité. Grâce à une surveillance accrue, des réglementations et des certifications plus strictes ont été mises en place. L’huile de palme durable, conforme à l’EUDR, représente désormais 93 % des importations européennes. En octobre, Nestlé et Ferrero ont même écrit au commissaire européen à l’environnement pour souligner que le report de l’EUDR « met en danger la préservation des forêts du monde entier » . Olam Agri, actif dans les secteurs du caoutchouc et du bois, a également exprimé son inquiétude, soulignant que l’inaction pourrait pénaliser les entreprises ayant investi dans la conformité.
En fin de compte, l’échec de l’EUDR pourrait se traduire par une augmentation des prix des produits de consommation courante, tels que le café et le chocolat, en raison de la baisse des rendements agricoles liée au changement climatique aggravé par la déforestation.
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