Publié le 9 février 2026 21h58. Des chercheurs de l’Université Carnegie Mellon et de l’Université de Pennsylvanie explorent de nouvelles voies pour comprendre et traiter la douleur chronique, allant de l’analyse du comportement à la thérapie génique ciblée, dans l’espoir de réduire la dépendance aux opioïdes.
- Près d’un quart des adultes américains souffrent de douleur chronique.
- Une équipe de recherche a identifié une zone spécifique du cerveau impliquée dans l’aspect désagréable de la douleur et a développé une thérapie génique potentielle.
- De nouveaux algorithmes d’intelligence artificielle permettent d’analyser les mouvements liés à la douleur avec une précision accrue.
La douleur chronique touche une part importante de la population. Aux États-Unis, près d’un adulte sur quatre vit avec cette condition invalidante, selon les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). Si les opioïdes, comme la morphine, peuvent atténuer la perception de la douleur, ils présentent des risques et des effets secondaires encore mal compris. Des chercheurs de l’Université Carnegie Mellon et de l’Université de Pennsylvanie s’attaquent à ce défi en explorant de nouvelles approches pour mesurer, comprendre et traiter la douleur, dans le but de proposer des soins plus sûrs et plus efficaces.
Traditionnellement, la mesure de la douleur en laboratoire se limite à une stimulation physique, comme une piqûre, et à l’observation d’une réaction réflexe. Selon Eric Yttri, professeur agrégé de sciences biologiques à Carnegie Mellon, cette méthode est artificielle et ne reflète pas la réalité de la douleur chronique.
« C’est artificiel. Les personnes souffrant de maux de dos chroniques ou de dysfonctionnements nerveux ne passent pas leurs journées à se faire piquer avec des épingles. Elles essaient de vivre. Elles marchent différemment, se frottent l’épaule douloureuse, évitent les escaliers, avancent plus lentement. C’est là que se raconte la véritable histoire de la douleur. Ce n’est pas dans un réflexe, mais dans les mouvements de la vie quotidienne. »
Eric Yttri, professeur agrégé de sciences biologiques
L’équipe dirigée par Grégory Corder, à la Perelman School of Medicine de l’Université de Pennsylvanie, a identifié une zone spécifique du cerveau responsable de l’aspect désagréable de la douleur. Ils ont ensuite développé une thérapie génique qui pourrait, à terme, offrir un soulagement sans les effets secondaires des opioïdes. Ces résultats prometteurs ont été publiés dans la revue Nature.
Pour valider l’efficacité de cette thérapie, il ne suffisait pas d’observer une simple réponse réflexe. Il était crucial de déterminer si elle modifiait le comportement des patients. C’est là qu’intervient l’expertise d’Eric Yttri et de son équipe. A-SOiD et B-SOiD, des algorithmes d’intelligence artificielle développés dans son laboratoire, permettent de catégoriser les comportements de manière autonome. En analysant les mouvements des patients, ils ont pu créer une bibliothèque comportementale spécifique à la douleur, appelée LUPE (Light automated Pain Evaluator), et déterminer si le traitement soulageait réellement la douleur, et pas seulement la sensation.
Leurs méthodes ont montré que, même si les patients continuaient à ressentir le toucher et la pression, les comportements liés à la détresse ou à l’évitement étaient considérablement réduits. Selon Yttri, le soulagement de la douleur chronique n’est pas un simple interrupteur « marche-arrêt », mais plutôt un état intermédiaire où la douleur est présente, mais moins accablante. Les algorithmes ont permis d’identifier cet état.
Parallèlement, le Groupe de recherche sur le neuro-bois de Carnegie Mellon s’intéresse à la douleur liée à la drépanocytose, une maladie génétique qui provoque des crises douloureuses intenses. Les échelles de douleur traditionnelles sont souvent insuffisantes pour évaluer la complexité de cette expérience. Une étude récente, publiée dans le Journal de la douleur, utilise l’imagerie cérébrale avancée et un outil de visualisation numérique pour mieux comprendre comment la douleur est traitée dans le cerveau des patients atteints de drépanocytose.
Selon Joel Disu, doctorant en génie biomédical et premier auteur de l’étude, les questionnaires traditionnels ne font qu’effleurer la surface de l’expérience de la douleur. L’équipe a développé Painimation, une application qui permet aux patients de décrire leur douleur à l’aide de visuels animés, plutôt que d’utiliser une échelle numérique. En comparant les schémas de connectivité cérébrale des patients atteints de drépanocytose et de personnes en bonne santé, les chercheurs ont constaté une connectivité réduite dans les zones du cerveau impliquées dans le traitement des émotions, de l’attention et des sensations.
« Cela nous donne une étape fondamentale vers le développement de biomarqueurs objectifs de la douleur. Nous pouvons commencer à voir, en temps réel, comment la qualité et l’intensité de la douleur se répercutent sur le cerveau. »
Joel Disu, doctorant en génie biomédical
Enfin, Andreas Pfenning, professeur agrégé de biologie computationnelle, utilise l’intelligence artificielle pour concevoir des thérapies géniques ciblées. Son objectif est de bloquer les signaux de douleur chronique au niveau de la moelle épinière, sans perturber les autres sensations. Ses travaux, publiés dans PMC, ont montré des résultats prometteurs chez les souris, avec une suppression de la douleur chronique tout en préservant le toucher et les mouvements.
Selon Pfenning, la douleur chronique représente un défi idéal pour tester des thérapies plus sûres et plus ciblées. Si ces approches s’avèrent efficaces, elles pourraient un jour offrir un soulagement durable sans les risques associés aux opioïdes.
