Washington, le 6 novembre 2025 – Tandis que l’administration américaine cherche à réduire drastiquement l’aide alimentaire pour des millions de ses concitoyens, la notion de responsabilité collective envers les plus démunis semble s’effriter, marquant un tournant inquiétant dans la politique sociale du pays.
Le Programme d’Aide Nutritionnelle Supplémentaire (SNAP), souvent appelé « bons d’alimentation », est un pilier du filet de sécurité sociale américain, destiné à aider les ménages dont le revenu net se situe au niveau ou en dessous du seuil de pauvreté fédéral. Pour une famille de quatre personnes, ce seuil s’établit à seulement 32 150 dollars par an.
Alors que le financement du SNAP est menacé par une potentielle fermeture du gouvernement, l’administration Trump a non seulement refusé de prendre des mesures préventives, mais a également engagé une bataille juridique pour priver 42 millions de bénéficiaires de leurs allocations. Bien qu’un juge fédéral ait initialement statué en faveur du maintien des paiements, l’administration a annoncé qu’elle ne financerait désormais que la moitié des prestations habituelles. Pire encore, 2,4 millions de personnes risquent de perdre entièrement leurs allocations avec l’entrée en vigueur de coupes budgétaires prévues dans un projet de loi obscur.
Contrairement à l’idée reçue véhiculée par certains responsables républicains, qui dépeignent les bénéficiaires comme de jeunes hommes valides préférant les jeux vidéo à un emploi, la réalité est tout autre. Environ 40 % des bénéficiaires sont des enfants, et 30 % sont des personnes âgées de plus de 60 ans ou en situation de handicap. Parmi les adultes en âge de travailler, beaucoup occupent des emplois à temps plein dont la rémunération est insuffisante pour sortir leur foyer de la précarité. Des entreprises comme Walmart et McDonald’s, qui augmentent leurs bénéfices, figurent parmi les principaux employeurs de bénéficiaires du SNAP, reflétant ainsi une rémunération souvent trop faible pour subvenir aux besoins essentiels.
L’administration Trump a démontré sa capacité à trouver des fonds pour d’autres priorités, notamment en réaffectant des budgets militaires pour financer les salaires des troupes et en acceptant un don conséquent d’un mégadonateur républicain. Pourtant, malgré un fonds de prévoyance de 5 milliards de dollars destiné au SNAP, le ministère américain de l’Agriculture (USDA) a affirmé ne pas avoir l’autorité de l’utiliser. Cette position a été qualifiée de fallacieuse, d’autant qu’un plan d’urgence prévoyant l’utilisation de ce fonds avait été brièvement mis en ligne avant d’être retiré. L’argumentaire de l’USDA semble motivé par le désir de faire pression pour la fin de la fermeture du gouvernement, au détriment de la sécurité alimentaire de millions de personnes. En réponse, 25 États ont intenté une action en justice pour forcer l’agence à financer le programme, et un juge a ordonné à l’USDA de puiser dans ses fonds de prévoyance.
Alors que le bureau du budget de la Maison Blanche n’a pas commenté ce revers, le président a choisi de partager sur les réseaux sociaux des images de la rénovation de sa salle de bains en marbre. Si la décision et l’annonce de l’administration apportent un certain soulagement, la menace de la faim pèse toujours sur de nombreux bénéficiaires. Les réfugiés, les demandeurs d’asile, les survivants de la traite des êtres humains et d’autres immigrants légaux non titulaires de la carte verte sont particulièrement vulnérables. De plus, les banques alimentaires, déjà mises à mal par des réductions de financement fédéral, font face à une demande croissante.
Les exigences de travail du SNAP s’étendront désormais à des groupes auparavant exemptés, tels que les sans-abri, les anciens combattants et les jeunes adultes sortant de foyer d’accueil. Cette approche, qui sous-entend que les personnes sans emploi ne méritent pas de se nourrir, va à l’encontre des origines du programme, créé pendant la Grande Dépression. Pendant des décennies, l’idée de nourrir les affamés a bénéficié d’un large consensus bipartisan, y compris sous les administrations Kennedy, Johnson et Nixon.
Cependant, l’antipathie républicaine envers les bons d’alimentation a pris son essor sous Ronald Reagan, qui dénonçait le programme et a retiré un million de bénéficiaires dès sa première année de mandat. Cette diabolisation des pauvres perdure aujourd’hui, alimentée par des informations trompeuses sur les réseaux sociaux et des vidéos virales, souvent générées par intelligence artificielle, dépeignant faussement les bénéficiaires. Les préoccupations concernant les achats jugés « luxueux », comme les crustacés, persistent également, illustrant une focalisation sur des détails anecdotiques plutôt que sur les besoins fondamentaux.
Des décennies de discours punitifs ont conduit l’administration Trump à croire qu’elle pouvait priver des millions d’Américains de nourriture sans conséquences politiques majeures. Néanmoins, face à l’inaction de la Maison Blanche, d’autres institutions et individus se mobilisent. Les gouverneurs de Virginie et du Delaware ont promis de financer les prestations SNAP pour leurs résidents en novembre, tandis que de nombreux États apportent un soutien d’urgence aux banques alimentaires. Au niveau communautaire, des initiatives comme le « covoiturage d’épicerie » voient le jour sur les réseaux sociaux.
Ces mesures d’urgence et ces actes de solidarité ne sauraient constituer une solution à long terme. Pour assurer une véritable sécurité alimentaire, il est nécessaire de mettre en place des réformes sociales et financières complètes, permettant aux Américains non seulement de survivre, mais aussi de prospérer. Tant que cette vision ne sera pas concrétisée, de nombreux citoyens continueront de vivre dans la précarité, leur prochain repas dépendant des décisions de la Maison Blanche.