Wall Street s’interroge : l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle pourrait bien bouleverser le modèle économique des éditeurs de logiciels, malgré les profits records affichés par les géants du matériel comme NVIDIA. Cette « perturbation logicielle » suscite des craintes quant à l’avenir des entreprises SaaS (Software as a Service) et de leur modèle de facturation traditionnel.
Au cœur de cette inquiétude se trouve la remise en question du modèle d’abonnement basé sur le nombre d’utilisateurs. Pendant une décennie, les éditeurs de logiciels B2B ont prospéré en alignant les frais d’abonnement sur le nombre d’employés de leurs clients. Mais l’arrivée de l’IA générative pourrait bien changer la donne.
La question est simple : si un agent conversationnel basé sur l’IA peut effectuer le travail de dix employés, une entreprise aura-t-elle encore besoin de dix licences logicielles ? La société de technologie financière Klarna a récemment illustré cette tendance en annonçant que des chatbots IA avaient remplacé 700 agents, ce qui implique une réduction correspondante du besoin en logiciels de gestion de la relation client. L’amélioration de la productivité induite par l’IA pourrait donc paradoxalement réduire le « gâteau » des ventes pour les entreprises de logiciels.
La menace va plus loin : l’IA pourrait également dévaluer les logiciels eux-mêmes. Avec le développement de modèles de langage de grande taille (LLM) comme ChatGPT, capables de générer du code informatique, il devient plus facile pour chacun de créer ses propres outils logiciels. Autrefois, les entreprises devaient investir massivement dans des solutions coûteuses comme Adobe ou Salesforce, faute d’alternatives viables. Désormais, il suffit de donner des instructions à l’IA pour créer rapidement les outils nécessaires, abaissant ainsi les barrières à l’entrée traditionnellement érigées par les éditeurs de logiciels.
Les banques d’investissement de Wall Street ont commencé à réagir en abaissant leurs objectifs de cours pour les actions des entreprises de logiciels et en avertissant d’une possible érosion de leur part de marché.
Cependant, certains experts estiment que la réaction du marché est excessive. Ils soutiennent que l’IA ne doit pas être perçue comme une menace, mais plutôt comme une opportunité d’augmenter les revenus en proposant des services premium. Microsoft, par exemple, a récemment augmenté ses tarifs d’abonnement en intégrant la fonction « Co-Pilot » à Excel et Word.
À ce stade, le marché entre dans une phase de « sélection naturelle ». Les éditeurs de logiciels qui se contentent de collecter et d’organiser des informations risquent de perdre du terrain face à l’IA. En revanche, les entreprises qui disposent de données uniques, que l’IA ne peut pas reproduire, ou qui sont profondément intégrées aux processus métier de leurs clients et sont devenues des plateformes indispensables, devraient survivre.
La « théorie de la destruction des logiciels » est-elle une simple crainte infondée ou le présage d’un bouleversement majeur ? Une chose est certaine : l’âge d’or des logiciels axés sur la croissance et la capture de parts de marché touche à sa fin.