Home Accueil Liliana Rampello : Six romans parfaits. Sur Jane Austen, 2014 et Une année avec Jane Austen, 2025

Liliana Rampello : Six romans parfaits. Sur Jane Austen, 2014 et Une année avec Jane Austen, 2025

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Le monde littéraire célèbre le 250e anniversaire de Jane Austen, une figure souvent réduite à tort à une simple romancière sentimentale, alors que son œuvre résonne bien au-delà des convenances amoureuses. L’année 2025 est marquée par une profusion d’hommages, de publications et d’adaptations cinématographiques qui tentent de cerner la complexité de cette auteure majeure, dont l’héritage intellectuel est salué par des géants comme Virginia Woolf. Au-delà des apparences, comme l’a noté le critique Edmund Wilson, une constante se dégage de ses romans : la thématique de Cendrillon, revisité sous un angle plus subtil et exigeant.

C’est dans cette veine que s’inscrit l’ouvrage « Six romans parfaits sur Jane Austen » de Liliana Rampello, éditrice de l’intégrale de l’œuvre de l’écrivaine chez Meridiani Mondadori. Publié par Il Saggiatore en 2014, cet essai offre une lecture novatrice et approfondie, rappelant pourquoi Jane Austen demeure une lecture essentielle. Rampello soutient que l’œuvre austenienne ne traite pas d’une émancipation « par rapport » ou « à l’intérieur » du monde masculin, mais bien de la conquête de la liberté féminine, ancrée dans « le fil à plomb de la raison ».

L’analyse de Rampello se déploie sur trois niveaux centraux pour décortiquer la structure romanesque : le personnage, l’intrigue et l’espace. La temporalité, quant à elle, est résolument linéaire, couvrant généralement « les quelques années nécessaires pour marquer la transformation d’une adolescente en fille à marier ». Ces trois axes se résument en une quête de transformation de soi, où le dialogue et l’action priment sur les rebondissements traditionnels, et une géographie morale où les événements se façonnent dans un cadre spatial restreint.

À l’heure où le concept de Bildungsroman, le roman d’apprentissage, prenait son essor en Europe avec des figures comme Goethe, Jane Austen proposait une vision singulière de l’éducation féminine. Son approche, distincte de celle du protagoniste masculin, se manifeste autant dans chaque œuvre individuelle que dans la trajectoire globale de son œuvre, formant une « constellation » où les thèmes fondamentaux sont réexaminés sous diverses facettes. Si le thème domine l’intrigue chez Austen, sa maîtrise narrative est indéniable : l’auteure excelle à « tisser une toile (…) en entrelaçant simultanément les fils principaux et les fils mineurs et en procédant de la périphérie vers le centre avec un mouvement méticuleux et serré, jusqu’à animer la toile entière, en lui donnant une pulsation véridique ».

Contrairement au jeune héros goethéen évoluant dans une Europe en pleine mutation, le personnage d’Austen navigue dans le quotidien, certes influencé par l’Histoire, mais surtout contraint de composer avec « le récit profane que l’Autre a construit pour elle », c’est-à-dire l’ordre patriarcal. Une particularité marquante de ces récits de passage à l’âge adulte est la place centrale accordée dès les premières pages aux questions d’argent et de statut social, reflétant le réalisme de l’époque. L’éducation des jeunes filles, loin de l’aventure, réside dans l’acquisition d’une conscience aiguë de leur place dans le monde et de la manière d’y évoluer avec justesse. Le mariage, lorsqu’il survient, n’est jamais présenté comme un destin sentimental inéluctable, Austen n’hésitant pas à user de l’ironie face aux fins trop happily ever after. Le parcours initiatique consiste à apprendre à discerner les nuances de l’amour, à aspirer au bonheur de donner et de recevoir cet amour. Avec une lucidité remarquable, Austen dépeint les choix féminins « à la fois sous forme de liberté et de nécessité », offrant un tableau où si les héroïnes privilégient le mariage par amour et liberté, les personnages secondaires illustrent la contrainte sociale, où l’argent et le rang restent des facteurs déterminants.

Liliana Rampello s’inscrit dans la lignée de critiques tels que Franco Moretti, qui identifient une « fibre féminine du Bildungsroman », englobant des auteures comme Austen, George Eliot et Charlotte Brontë, spécifiquement en Angleterre. Moretti suggère que ce genre, bien que solidement établi, porte en lui deux récits distincts, suggérant une adaptable interprétation du canon plutôt qu’une création d’un nouveau genre. L’analyse de Rampello se penche sur chaque roman individuellement, offrant une clé de lecture privilégiée pour chacun, tout en reconnaissant la multiplicité des approches possibles.

Dans « Raison et Sentiments », par exemple, la situation financière de la famille Dashwood et les personnalités des trois sœurs et de leur mère sont décrites avec précision dès l’ouverture. Ce roman majeur, divisé en trois parties, met en scène une galerie de personnages dont la trajectoire commune est celle de la transformation. Même la raisonnable Elinor devra admettre que l’intégration de la logique demande du temps et un espace pour s’ancrer dans le corps et les émotions. Les promenades, une invention récurrente chez Austen, comme celles de Marianne dans « Raison et Sentiments » ou d’Elizabeth dans « Orgueil et Préjugés », sont interprétées par Rampello comme une préfiguration de la « chambre à soi » de Virginia Woolf, une quête d’espace personnel pour la réflexion.

L’essai de Rampello propose une richesse d’interprétations, suggérant de lire les six romans soit comme un cycle évolutif, soit dans leur autonomie. Chaque œuvre, selon sa perspective, représente « un moment de recherche intermédiaire par rapport à la découverte définitive de la clé du Bildungsroman féminin ». L’analyse des dialogues, de la persuasion, de la liberté intérieure et de la distinction entre réalité et fantaisie, ainsi que l’équilibre entre intelligence et bon sens, sont autant de fils conducteurs mobilisés pour éclairer la complexité des parcours héroïques et des décors moraux.

Par ailleurs, pour prolonger la célébration, le volume « Une année avec Jane Austen » (2025, Neri Pozza) propose une sélection quotidienne d’extraits des six chefs-d’œuvre de l’auteure. Cet ouvrage, conçu comme un jeu subtil, invite le lecteur à plonger dans la splendeur lumineuse de Jane Austen, avec la légèreté et le plaisir qu’elle aurait, sans nul doute, appréciés.

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