Mis à jour le 16 février 2026 à 18h41. L’inflammation chronique, longtemps reconnue comme un facteur clé dans le développement du cancer, est désormais au cœur de nouvelles stratégies thérapeutiques combinant immunothérapie et agents anti-inflammatoires, ouvrant la voie à une médecine de précision plus efficace.
- L’inflammation chronique peut à la fois favoriser et freiner le développement du cancer, selon le contexte.
- L’immunothérapie, notamment les inhibiteurs de points de contrôle immunitaires, montre des résultats variables, et l’ajout d’agents anti-inflammatoires pourrait améliorer leur efficacité.
- Les avancées dans l’intelligence artificielle, la modulation du microbiome et l’édition génétique promettent d’affiner les traitements et de surmonter la résistance aux thérapies.
Depuis les observations du XIXe siècle par Virchow, l’inflammation est considérée comme une caractéristique intrinsèque du cancer. On estime que jusqu’à 20 % des cancers sont liés à des infections chroniques, des maladies auto-immunes ou à des facteurs environnementaux. L’inflammation influence toutes les étapes de la tumorigenèse et module la réponse aux traitements. Une récente revue de recherche synthétise les avancées mécanistiques, translationnelles et cliniques dans le domaine complexe de l’interaction entre cancer et inflammation.
Au cœur de ce processus se trouvent des acteurs clés tels que NF-κB, IL-6, STAT3, les macrophages associés aux tumeurs (TAM), les cellules suppressives myéloïdes (MDSC) et les lymphocytes T régulateurs (Treg), qui orchestrent un microenvironnement tumoral favorable à la croissance et à la dissémination des cellules cancéreuses.
Les voies de signalisation NF-κB et STAT3 jouent un rôle crucial en favorisant la survie des cellules tumorales, l’angiogenèse (formation de nouveaux vaisseaux sanguins) et l’immunosuppression. La voie COX-2/PGE2, quant à elle, stimule la prolifération cellulaire et le recrutement des MDSC. Des analyses approfondies au niveau cellulaire unique révèlent une hétérogénéité importante au sein de ces populations cellulaires, identifiant ainsi de nouvelles cibles thérapeutiques potentielles.
Des exemples spécifiques illustrent l’importance de l’inflammation dans différents types de cancer. Dans le cancer colorectal (CRC), une dysbiose intestinale, l’activation des voies NF-κB/STAT3 et l’activation de l’inflammasome NLRP3 sont associées à un pronostic défavorable. Dans le cancer du poumon, l’exposition au tabac et à la pollution atmosphérique déclenche l’activation des voies COX-2/PGE2 et IL-6/STAT3, et les mutations du gène KRAS amplifient l’immunosuppression. Enfin, dans le cancer du sein, l’inflammation associée à l’obésité favorise l’accumulation de MDSC et de Treg, et le taux de protéine C-réactive (CRP) peut prédire la réponse aux traitements néoadjuvants.
L’immunothérapie, en particulier les inhibiteurs de points de contrôle immunitaires anti-PD-1/PD-L1/CTLA-4, a révolutionné le traitement de certains cancers, mais les taux de réponse restent limités, se situant entre 20 et 40 %. Un taux élevé d’IL-6 est souvent associé à une résistance à ces traitements. L’approbation en 2024 du blocage du LAG-3 (relatlimab) représente une avancée prometteuse. Les thérapies CAR-T, efficaces dans les hémopathies malignes, sont confrontées à des limitations dans les tumeurs solides en raison du microenvironnement tumoral immunosuppresseur. Cependant, l’édition des cellules CAR-T par CRISPR montre des résultats encourageants en termes de persistance dans ce microenvironnement inflammatoire.
D’autres approches immunothérapeutiques, telles que les vaccins néoantigènes personnalisés et le talimogène laherparepvec (un virus oncolytique), sont en cours d’évaluation, souvent en combinaison avec des agents anti-inflammatoires. L’efficacité des lymphocytes infiltrant les tumeurs (TIL) a été démontrée dans le mélanome, et des améliorations basées sur la technologie CRISPR sont en cours de développement. Des thérapies émergentes, comme les BiTE (bispecific T-cell engagers) et les ADC (antibody-drug conjugates), ciblent les marqueurs inflammatoires pour une administration précise des médicaments.
Parallèlement, des efforts translationnels sont déployés pour réutiliser des médicaments existants. L’aspirine, par exemple, a démontré une capacité à réduire le risque de cancer colorectal et de métastases. Des inhibiteurs de la COX-2 sont étudiés dans le cadre de la FAP (fibrose associée à la polyarthrite rhumatoïde), et les statines font l’objet de recherches. Le ciblage des cytokines, avec des anticorps monoclonaux tels que le tocilizumab (anti-IL-6R), le siltuximab (anti-IL-6) et l’infliximab (anti-TNF), est également à l’étude. Des essais cliniques prévus en 2025 combineront le blocage de l’IL-6 avec les inhibiteurs de points de contrôle immunitaires dans le cancer du pancréas.
L’inhibition des voies NF-κB/STAT3 est également explorée, avec des médicaments tels que le bortézomib (inhibiteur du protéasome) qui supprime NF-κB, et de nouveaux inhibiteurs de STAT3 qui réduisent les MDSC en préclinique. Des modèles précliniques, notamment des souris humanisées et des études multi-omiques, permettent de mieux comprendre les mécanismes en jeu. Des études unicellulaires menées en 2024 ont révélé l’existence de niches inflammatoires spatiales au sein des tumeurs.
L’utilisation de nanoparticules lipidiques pour reprogrammer les TAM vers un phénotype M1, plus favorable à la réponse immunitaire, est également prometteuse dans les modèles de cancer du sein.
Des biomarqueurs inflammatoires, tels que la CRP, l’IL-6, le ratio neutrophiles/lymphocytes (NLR) et l’indice pan-inflammation (PIV), peuvent prédire le pronostic et la réponse à l’immunothérapie. Des biomarqueurs prédictifs, tels que l’expression de PD-L1 par immunohistochimie (IHC), la charge mutationnelle tumorale (TMB) et l’instabilité microsatellitaire (MSI), sont également utilisés, ainsi que des signatures émergentes basées sur l’ADN circulant et le microbiome.
Des approches combinées, associant les inhibiteurs de points de contrôle immunitaires à l’aspirine, aux inhibiteurs du VEGF, à la chimiothérapie ou à la radiothérapie, sont en cours d’évaluation. Des essais cliniques sur le cancer colorectal prévoient de combiner les inhibiteurs de points de contrôle immunitaires avec des modulateurs du microbiome en 2024. La gestion des effets indésirables liés à l’immunothérapie (IRAE) repose sur l’utilisation de corticostéroïdes et d’anti-TNF, et le taux de sCD25 peut prédire le risque.
L’avenir de la lutte contre le cancer réside dans la médecine personnalisée, avec des modèles multi-omiques basés sur l’intelligence artificielle pour la stratification des patients et l’ajustement du traitement en temps réel. La modulation du microbiome, notamment par l’utilisation de Bifidobacterium et d’Akkermansia, qui sont corrélées à la réponse à l’immunothérapie, est également à l’étude, avec des approches basées sur le transfert de microbiote fécal (FMT) et l’édition génétique CRISPR. L’édition génétique CRISPR-Cas9 des gènes d’épuisement dans les cellules CAR-T et l’édition d’ARN pour une modulation réversible des gènes sont également des pistes prometteuses.
Les technologies d’omiques unicellulaires et spatiales permettent d’identifier les clusters de MDSC et les mécanismes de résistance, et leur intégration avec l’intelligence artificielle ouvre la voie à une cartographie dynamique du microenvironnement tumoral. Enfin, les nanotechnologies et les biopsies liquides permettent de surveiller le microenvironnement tumoral en temps réel et de détecter des signatures inflammatoires basées sur l’ADNc pour une prédiction non invasive de la réponse au traitement.
Des opportunités émergentes, telles que l’utilisation de charges utiles anti-inflammatoires fournies par les ADC, la thérapie combinée rationnelle ciblant des voies parallèles (NF-κB + STAT3) et la pharmacogénomique pour un traitement anti-inflammatoire personnalisé, laissent entrevoir un avenir prometteur dans la lutte contre le cancer.
L’étude a été récemment publiée dans le Journal de recherche exploratoire en pharmacologie. https://www.xiahepublishing.com/2572-5505/JERP-2025-00045