Le ministre de la Santé Christian Dubé a défendu dimanche soir la nouvelle loi sur la rémunération des médecins, adoptée sous bâillon par le gouvernement Legault, tandis que des centaines de manifestants dénonçaient la mesure devant Radio-Canada. L’animateur Guy A. Lepage a notamment interpellé le ministre sur les risques de départs de professionnels de la santé.
Christian Dubé, actuel ministre de la Santé, s’est présenté sur le plateau de « Tout le monde en parle » dimanche pour expliquer la récente loi spéciale visant à réformer la rémunération des médecins. Cette loi, imposée samedi à l’aube par le gouvernement Legault, a suscité une vive colère, comme l’a reconnu le ministre. « Beaucoup de monde sont en colère », a-t-il concédé, tout en justifiant le recours au bâillon par une « urgence d’agir » face aux moyens de pression des médecins et aux délais d’attente pour les patients.
L’entrevue s’est déroulée en l’absence de représentants des fédérations de médecins, une décision de l’émission qui avait été critiquée en amont. Le ministre a réaffirmé que les objectifs de performance fixés pour les médecins, dont 15 % du salaire dépendra désormais de ces indicateurs, étaient « réalisables ».
La loi spéciale, adoptée samedi matin, met fin aux moyens de pression des médecins et instaure un nouveau mode de rémunération, marquant la fin de mois de négociations tendues entre le gouvernement et les syndicats médicaux. Elle interdit désormais les « actions concertées » susceptibles de nuire à l’accès aux soins et à la formation, sous peine de sanctions sévères.
Un « ministère des miracles » sous pression
Face à Christian Dubé, l’animateur Guy A. Lepage a soulevé la crainte d’une fragilisation accrue du réseau de la santé. La loi, votée à la hâte, pourrait-elle précipiter des départs massifs de médecins, que ce soit par retraite anticipée ou par expatriation ? « Êtes-vous aussi à la tête du ministère des miracles ? », a-t-il interrogé le ministre.
Ce dernier a répondu avec une pointe d’humour, affirmant qu’après cinq années à la Santé, il savait que les miracles n’étaient pas au rendez-vous. Cette déclaration intervient après des semaines de négociations et de médiation avec la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ).
Malgré les critiques acerbes des fédérations, qui entendent contester la loi et ses sanctions devant les tribunaux, Christian Dubé estime être « à la bonne place pour avoir une bonne discussion avec les médecins ». La coanimatrice Kim Lévesque-Lizotte a pour sa part interpellé le ministre sur l’impact de cette loi sur les conditions de travail des médecins, notamment des femmes, déjà surchargées.
Le ministre s’est engagé, auprès de la population et des professionnels, à « mieux expliquer le projet de loi » dans les jours à venir, une fois les contraintes de l’arbitrage et du devoir de réserve levées.
Une manifestation citoyenne prend de l’ampleur
Pendant ce temps, plusieurs centaines de manifestants s’étaient rassemblés devant la tour de Radio-Canada pour exprimer leur mécontentement. Le rassemblement était organisé par la page Facebook « Uni-es pour la Santé », lancée samedi matin, quelques heures après l’adoption de la loi, et qui compte déjà plus de 5 500 abonnés.
Caroline Laberge, initiatrice de la page et employée dans le milieu de l’éducation, a expliqué par téléphone au Devoir vouloir créer un mouvement citoyen appelant à un réinvestissement massif en santé et au retrait de la loi spéciale. Inspirée par une démarche similaire dans le secteur de l’éducation, elle a répondu à l’appel de nombreux citoyens et médecins opposés au projet de loi 106.
« Le gouvernement est très fermé en ce moment, il n’est pas dans l’ouverture du tout », a-t-elle critiqué, déplorant une attitude similaire dans d’autres dossiers comme l’environnement, l’éducation ou les relations de travail. Elle s’inquiète particulièrement des objectifs de performance liés à la rémunération, craignant que cela n’incite les médecins à écourter les consultations : « Il n’y a personne qui veut que son médecin raccourcisse la durée de temps à son égard, parce que sinon il va être coupé [dans son salaire] ».
Mme Laberge déplore que « beaucoup de choses » soient mises sur le dos des médecins, soulignant qu’ils ne sauraient être tenus responsables de tous les maux du réseau de la santé québécois. « Il y a d’autres solutions que de faire porter le blâme sur les médecins », a-t-elle conclu, estimant que le gouvernement adoptait la « mauvaise stratégie » en imposant son projet de loi sans débat démocratique. Elle espère désormais étendre le mouvement « Uni-es pour la Santé » à travers la province.