Publié le 2025-10-11 14:37:00. La visite du ministre afghan des Affaires étrangères par intérim, Amir Khan Muttaqi, au séminaire Darul Uloom Deoband a attiré une foule immense, contraignant à l’annulation d’un discours public. L’événement souligne les efforts de l’Inde pour établir des liens avec le régime taliban.
- Une marée humaine s’est massée samedi autour du Darul Uloom Deoband pour apercevoir Amir Khan Muttaqi, le chef de la diplomatie afghane par intérim, provoquant l’annulation d’une allocution prévue.
- Muttaqi, arrivé en Inde le 9 octobre pour une visite d’une semaine, a rencontré le ministre indien des Affaires étrangères S. Jaishankar, marquant une interaction de haut niveau depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021.
- L’Inde, qui ne reconnaît pas officiellement le régime taliban, cherche à établir une relation de travail, tandis que les liens entre l’Afghanistan et le Pakistan se détériorent.
La ville de Deoband, dans l’Uttar Pradesh, a connu une effervescence inhabituelle samedi avec la visite d’Amir Khan Muttaqi au Darul Uloom, l’une des plus anciennes institutions islamiques d’Inde. Des milliers de personnes, principalement des hommes, se sont pressées pour tenter d’apercevoir le ministre afghan, vêtu d’un turban noir rehaussé de rayures argentées, contrastant avec la tenue blanche ambiante. Cette ferveur populaire a contraint les organisateurs à annuler un discours public initialement prévu à la bibliothèque du séminaire, craignant une affluence ingérable.
Malgré l’annulation de son allocution publique, Amir Khan Muttaqi s’est brièvement adressé à une congrégation dans l’enceinte du bâtiment, avant de se rendre à la maison d’hôtes pour le déjeuner. C’est là qu’il a échangé avec des responsables du séminaire, dont son directeur, Maulana Arshad Madani. L’enthousiasme débordant de la foule a toutefois eu des conséquences matérielles, le véhicule du ministre taliban ayant été endommagé à son arrivée, portant les stigmates d’une bosse et d’un feu arrière brisé.
Lors d’un échange avec les journalistes à la sortie, Amir Khan Muttaqi a exprimé sa gratitude pour l’accueil reçu et a manifesté son espoir d’une intensification des relations entre l’Inde et l’Afghanistan. « J’espère que les relations entre l’Inde et l’Afghanistan progresseront davantage », a-t-il déclaré, ajoutant : « Nous enverrons de nouveaux diplomates et j’espère que vous visiterez également Kaboul. » Il a souligné la possibilité de visites fréquentes à l’avenir, sur la base de la réception à Delhi.
La visite de Muttaqi intervient dans un contexte diplomatique tendu. Sa présence en Inde, du 9 au 16 octobre, coïncide avec une levée temporaire de son interdiction de voyager, octroyée par le Conseil de sécurité des Nations unies. La rencontre avec le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar, vendredi, a été la plus haute interaction officielle entre les deux nations depuis qu’August 2021, date du retour au pouvoir des talibans. Bien que l’Inde n’ait pas formellement reconnu le nouveau régime, cette rencontre suggère une reconnaissance diplomatique accrue, notamment par la transformation de la « mission technique » afghane à New Delhi en ambassade.
Cette ouverture de l’Inde s’inscrit dans une stratégie plus large de construction de relations de travail avec les talibans, dans un paysage régional où les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan se dégradent continuellement. Malgré cette évolution, la réunion Jaishankar-Muttaqi s’est déroulée sans drapeau taliban en arrière-plan, et les véhicules diplomatiques afghans arboraient le drapeau de l’ancien gouvernement, signe de la prudence diplomatique indienne.
Centaines d’étudiants, n’ayant pu assister au discours de Muttaqi, s’étaient rassemblés dans les couloirs et les balcons du séminaire pour tenter de l’apercevoir. La visite du ministre afghan a également suscité des critiques de la part de l’opposition politique indienne, déplorant l’absence de journalistes indiennes lors d’une conférence de presse à l’ambassade d’Afghanistan.
Des liens au-delà de l’académique
La visite au Darul Uloom Deoband, fondé à la fin du XIXe siècle et reconnu comme un pôle majeur de l’islam et du savoir en Asie du Sud, revêt une importance particulière dans la redéfinition des relations entre l’Inde et Kaboul. Il est à noter que de nombreux dirigeants talibans ont été formés au Darul Uloom Haqqania, une institution pakistanaise fondée en 1947 sur le modèle de son homologue indienne.
Maulana Arshad Madani, directeur du Darul Uloom Deoband, a souligné la profondeur des liens entre l’Inde et l’Afghanistan, allant au-delà des considérations académiques. Il a rappelé la contribution des ancêtres des Afghans à l’indépendance de l’Inde et a félicité l’Afghanistan pour sa résistance face aux puissances étrangères. « Je lui ai dit que cette rencontre montre à quel point les musulmans de l’Inde et le Darul Uloom Deoband entretiennent des liens profonds », a-t-il déclaré aux médias, insistant sur la nécessité d’harmonie entre les nations, indépendamment de leur religion.
Madani a également adressé une assurance concernant la lutte contre le terrorisme : « Il n’y a pas eu de débat politique… L’Inde a reçu des plaintes selon lesquelles l’Afghanistan avait envoyé des terroristes en Inde. Aujourd’hui, après cette réunion, il est confirmé qu’aucun terroriste ne viendra d’Afghanistan en Inde. »
Cette visite s’inscrit dans une stratégie indienne de « soft power », visant à consolider des liens avec le régime taliban dans un contexte géopolitique de plus en plus complexe. Alors que la Russie et la Chine courtisent activement Kaboul, cherchant notamment à exploiter les vastes ressources minières de l’Afghanistan, l’Inde rappelle ses propres investissements et sa présence humanitaire dans le pays.
L’Inde, qui avait investi environ 3 milliards de dollars en Afghanistan avant le retour des talibans, a exprimé son intérêt pour l’exploration du développement de projets dans le pays, parallèlement à son engagement humanitaire. Dans ce contexte de concurrence géopolitique accrue, la volonté de l’Inde d’établir des relations de travail avec les talibans, tout en naviguant dans les complexités diplomatiques, semble être une priorité.