Publié le 2025-10-16 21:58:00. Face à un monde marqué par l’autoritarisme et les conflits, trois défis économiques majeurs appellent des solutions pragmatiques et innovantes : redresser la classe moyenne, accélérer la transition écologique et réduire la pauvreté. Des initiatives locales et nationales, souvent négligées, ouvrent des voies prometteuses pour un avenir plus prospère.
- L’inversion de l’érosion de la classe moyenne, la transition verte et la lutte contre la pauvreté sont des défis interconnectés mais réalisables grâce à des politiques industrielles et d’innovation adaptées.
- La Chine illustre comment des politiques ciblées, axées sur l’innovation locale et la collaboration, ont permis de réduire drastiquement les coûts des énergies renouvelables.
- Dans les pays développés, le futur de l’emploi réside dans les services (soins, vente, services personnels), nécessitant des politiques d’innovation organisationnelle pour améliorer la productivité.
- Les pays en développement bénéficient d’initiatives agiles, telles que des concours pour jeunes entrepreneurs, des partenariats avec des plateformes numériques ou des applications pour les petits commerçants.
Par Dani Rodrik, professeur à la John F. Kennedy School of Government de Harvard et auteur de « Prospérité partagée dans un monde fracturé ».
Le paysage économique mondial est confronté à une trilogie de défis majeurs : l’érosion de la classe moyenne et le recul démocratique qui l’accompagne, la nécessité d’accélérer la transition écologique, et le renforcement de la réduction de la pauvreté et de la croissance dans les pays en développement. Ces objectifs, rendus plus ardus par la montée de l’autoritarisme et les tensions internationales, ne sont pourtant pas hors de portée. Des expérimentations audacieuses, menées par des décideurs politiques pragmatiques, souvent à des échelons infranationaux, apportent des lueurs d’espoir. Adopter une approche novatrice, en s’éloignant des schémas de pensée conventionnels, et tirer les leçons de ces politiques est la clé pour bâtir un avenir meilleur.
La transformation structurelle de l’économie apparaît comme le levier essentiel pour relever ces défis. Des politiques industrielles et d’innovation modernisées offrent le terreau le plus fertile pour des avancées significatives sur ces trois fronts.
L’exemple des politiques industrielles vertes de la Chine est particulièrement édifiant. Elles ont permis de faire chuter de manière spectaculaire les coûts de l’énergie solaire, éolienne et des batteries électriques. Cette réussite ne découle pas d’un contrôle direct des émissions ou d’une coopération mondiale, leviers sur lesquels l’analyse conventionnelle se concentre souvent. La Chine démontre qu’une progression bien plus substantielle peut être obtenue grâce à des programmes locaux et nationaux visant à stimuler l’innovation et à opérer des changements structurels. Ces initiatives impliquent une collaboration étroite avec le secteur privé et entre les différentes strates gouvernementales.
À mesure que le coût des énergies renouvelables a diminué, la sortie progressive des combustibles fossiles et la réduction directe des émissions sont devenues des perspectives plus réalistes à l’échelle planétaire. Cependant, la transition énergétique ne suffit pas à elle seule à résoudre la crise de la classe moyenne dans les économies avancées, ni à générer une création d’emplois significative dans les secteurs modernes des nations les plus pauvres. Ces deux impératifs requièrent des politiques spécifiquement conçues pour favoriser des emplois de qualité.
Ces politiques devraient se concentrer sur les services plutôt que sur l’industrie manufacturière et les hautes technologies. Contrairement à ce que de nombreux décideurs semblent croire, le déclin de la part de l’industrie manufacturière dans l’emploi mondial est irréversible. La majorité des emplois futurs se trouveront dans des secteurs dits « non échangeables », tels que les soins, la vente au détail, les services personnels et la restauration. Étant donné que ces postes n’exigent généralement pas de diplôme universitaire, les seuls investissements dans l’éducation seront insuffisants.
Il est impératif de développer des services comparables aux politiques industrielles vertes chinoises pour encourager l’innovation technologique et organisationnelle dans les segments de l’économie à forte intensité de main-d’œuvre. Des exemples inspirants existent déjà sous la forme de coalitions de développement associant élus locaux, organisations à but non lucratif et entreprises privées. On peut citer The Right Place à Grand Rapids, dans le Michigan, ou le Virginia Economic Development Partnership. Les gouvernements nationaux peuvent amplifier de telles initiatives, à l’instar de l’administration Biden avec ses programmes de défis régionaux.
Dans les pays en développement, des stratégies similaires doivent tenir compte de la prédominance de l’emploi informel et de la petite taille des entreprises. Néanmoins, plusieurs initiatives prometteuses émergent : un concours au Nigeria qui offre un soutien financier et commercial à de jeunes entrepreneurs ; un partenariat avec de grandes sociétés de covoiturage pour accroître l’emploi des chauffeurs locaux dans l’État d’Haryana, en Inde ; ou encore une application numérique gratuite pour les vendeurs ambulants de Bogotá, en Colombie, leur permettant de coordonner leurs achats sur les marchés de gros.
Ces initiatives, bien qu’éloignées en apparence des politiques industrielles vertes ou du développement régional, partagent souvent une philosophie commune. Plutôt qu’une régulation descendante et des subventions conventionnelles, elles privilégient une collaboration fluide entre les agences publiques et les acteurs privés, et se focalisent sur l’amélioration de la productivité comme garant ultime de bons emplois. Déployés à grande échelle, de tels programmes peuvent jeter les bases d’une croissance plus inclusive que le modèle traditionnel d’industrialisation orientée vers l’exportation, devenu caduc.
Une dernière leçon se dégage : il est tentant d’imputer nos difficultés à un manque de coopération mondiale. Si une coopération internationale accrue en matière d’aide, de règles commerciales et d’engagements climatiques est indéniablement souhaitable, il faut aussi reconnaître qu’une grande partie de ce qui doit être fait pour le climat, la classe moyenne et les populations défavorisées peut être accompli aux niveaux national et infranationaux, les décideurs politiques agissant dans l’intérêt de leurs parties prenantes immédiates.
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