Publié le 2024-05-15 10:00:00. Le politologue Alberto Vergara a dirigé un ouvrage collectif explorant l’influence des forces mondiales sur l’histoire péruvienne, soulignant que des événements nationaux cruciaux ont souvent des racines et des ramifications bien au-delà des frontières du pays.
- Un nouvel ouvrage, « Perú global », met en lumière comment des révoltes indigènes, l’indépendance nationale, ou encore l’accès au droit de vote des femmes, sont intrinsèquement liés à des dynamiques internationales.
- L’étude analyse comment des figures comme Tupac Amaru ont transcendé leur contexte national pour devenir des symboles universels, et comment l’histoire péruvienne, souvent perçue comme isolée, est en réalité profondément connectée au reste du monde.
- Ce travail académique vise à corriger une vision trop centrée sur le national et à reconnaître la dimension cosmopolite de l’histoire du Pérou.
L’histoire du Pérou, de ses luttes pour l’indépendance à ses mouvements sociaux contemporains, est indissociable des courants globaux qui l’ont traversée et façonnée. C’est le constat audacieux proposé par Alberto Vergara, politologue et éditeur de « Perú global », un recueil d’essais rédigé par des chercheurs péruviens et étrangers. L’ouvrage s’attache à dévoiler comment des forces extérieures ont joué un rôle déterminant dans des moments clés de l’histoire péruvienne, une perspective qui, selon Vergara, est trop souvent négligée dans le récit national.
Parmi les exemples frappants cités, la révolte de Tupac Amaru, bien que brutalement réprimée au XVIIIe siècle, a vu sa figure devenir un symbole internationalement reconnu, jusqu’à inspirer le nom du célèbre rappeur américain Tupac Shakur. De même, l’indépendance du Pérou, bien que souvent attribuée à des figures comme Simón Bolívar, a été influencée par des événements tels que l’invasion napoléonienne de l’Espagne. L’ouvrage souligne également l’impact des mouvements féministes américains sur l’obtention du droit de vote pour les femmes péruviennes ou encore l’immigration chinoise du XIXe siècle, essentielle pour pallier le manque de main-d’œuvre après l’abolition de l’esclavage.
« Nous avions le projet d’écrire une histoire d’un Pérou global qui dépasserait la stricte division traditionnelle qui existe entre histoire universelle et histoire nationale », explique Alberto Vergara dans un entretien accordé à BBC Mundo. Il regrette que dans les programmes scolaires, ces deux domaines soient souvent présentés comme des « compartiments étanches ». La démarche de « Perú global » s’inscrit dans le mouvement de l’histoire globale, qui cherche à « diluer cette différence et à savoir que les histoires nationales peuvent être racontées à partir d’autres points de référence spatiaux ». L’objectif est de proposer une « histoire cosmopolite du pays, dans laquelle ses personnages et ses épisodes sont analysés du point de vue de l’échange et de la négociation entre le national et le mondial ».
Au-delà de ces exemples, le livre aborde la dimension globale dès les origines du Pérou, remontant même aux changements climatiques et aux courants océaniques qui ont affecté les cultures précolombiennes. Vergara insiste sur la nécessité de reconnaître les tentatives d’émancipation locales, souvent oubliées au profit des figures continentales, comme celles de 1812 à 1815, qui ont été réprimées malgré leur alignement sur les révolutions continentales.
La question de la reconnaissance des minorités est également centrale. L’ouvrage critique l’idéalisation de l’abolition de l’esclavage au Pérou, un processus tardif et entravé par la résistance de l’oligarchie créole. Alberto Vergara déplore la persistance de préjugés envers la population afro-péruvienne, dont la contribution au pays est fondamentale mais insuffisamment réhabilitée historiquement. Un second volume, prévu pour l’année suivante, se penchera plus en détail sur l’importance de la culture afro dans la construction du Pérou et ses liens avec le monde.
Face aux défis contemporains, tels que le changement climatique, le livre met en exergue le manque de conscience des Péruviens quant à la gravité des menaces et à l’influence des acteurs internationaux. Vergara constate que cette focalisation sur les problèmes internes est une caractéristique latino-américaine, où chaque pays tend à croire que ses difficultés sont uniques, limitant ainsi la compréhension des enjeux globaux.
Enfin, le tourisme au Machu Picchu, devenu un symbole national, a certes contribué à intégrer la dimension indigène et andine dans l’identité péruvienne. Cependant, cette idéalisation du passé inca risque de figer une vision essentialiste. Le véritable défi, selon Vergara, réside dans la construction d’une identité péruvienne moderne, républicaine, inclusive et reconnue à l’étranger. Depuis deux siècles, les nations latino-américaines luttent pour forger une distinction nationale là où elle n’existait pas toujours clairement. Si des communautés nationales ont été bâties, elles ne garantissent pas toujours une communauté de citoyens égaux, avec une influence équitable dans la sphère publique et un respect uniforme des droits. La nourriture, comme le Machu Picchu, a servi de puissant vecteur symbolique à l’édification nationale. Cependant, Vergara tempère cet optimisme, rappelant que la nation, bien que potentiellement libératrice, peut aussi se révéler despotique et oppressive.