Une relecture audacieuse du ballet Pierrot Lunaire, créé en 1962 par Glen Tetley, interroge autant qu’elle fascine au Linbury Theatre de Londres. L’œuvre, qui explore les thèmes de la désir et de la manipulation, déroute par son mélange de raffinement esthétique et d’une iconographie freudienne datée.
S’inspirant de la commedia dell’arte, le ballet raconte l’histoire stylisée de Pierrot (interprété par Marcelino Sambé), un innocent épris de la lune, dont le désir s’éveille grâce à la présence de Colombine (Mayara Magri), une figure aux multiples facettes. Leur interaction est perturbée par Brighella (Matthew Ball), un personnage dominant et manipulateur. La mise en scène, minimaliste, se concentre sur une simple échafaudage au centre de la scène.
La chorégraphie, à la fois audacieuse et précise, combine l’élégance des lignes classiques du ballet avec la tension et les gestes viscéraux qui caractérisent le style de Martha Graham. Les références à la lune sont omniprésentes, à travers des formes de croissant fugaces et les mouvements ascendants de Pierrot, comme s’il tentait de saisir les rayons lunaires. Un duo particulièrement frappant entre Pierrot et Colombine illustre cette esthétique : les danseurs échangent des regards vers l’extérieur, vers le haut, autour d’eux, mais jamais l’un vers l’autre.
L’interprétation des trois danseurs, masqués et impassibles, est remarquable. Ils incarnent pleinement l’atmosphère tendue et anxieuse créée par la musique atonale et dissonante de Schoenberg. Cependant, c’est l’exploration des thèmes freudiens qui s’avère la plus déconcertante.
Une scène en particulier, où Pierrot effleure de manière inconvenante la poitrine de Colombine, suivie d’une gifle et d’un départ précipité de cette dernière, révèle la structure sous-jacente du ballet. Pierrot représente l’enfant, honteux et puni pour ses désirs naissants ; Colombine, la femme, oscillant entre poupée inanimée, mariée parée et courtisane écarlate ; et Brighella, l’homme, ou le père, autoritaire et menaçant, exhibant une épée en bois.
Ce contraste entre la crudité rétrograde et la tonalité parfois sadique de l’intrigue, associé à l’élégance de la mise en scène et à la puissance des interprétations, crée une expérience à la fois étrange et troublante. Pierrot Lunaire est présenté au Linbury Theatre, au sein du Royal Opera House de Londres, jusqu’au 20 février.