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Pourquoi les médecins ont besoin de compétences émotionnelles pour survivre

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La série télévisée « The Pitt », acclamée par la critique et récompensée par treize nominations aux Primetime Emmy Awards, dont ceux de la meilleure série dramatique et du meilleur acteur pour Noah Wyle, met en lumière un aspect souvent négligé de la médecine : sa dimension émotionnelle. Loin de se limiter à l’action et au suspense, le drame a su toucher un public large en explorant la vulnérabilité des soignants face à des situations extrêmes, qu’il s’agisse d’un afflux massif de victimes, de l’effondrement d’un chef de service submergé par le chagrin, ou du déchirement d’annoncer une mort cérébrale à des parents désemparés.

Comme l’a souligné Noah Wyle lui-même lors de son discours de remerciement, la force de cette série réside dans la restitution fidèle de la réalité quotidienne des médecins, infirmiers et chirurgiens. La médecine est intrinsèquement une profession émotionnelle. Pourtant, la formation médicale traditionnelle a longtemps préconisé de considérer les sentiments comme des distractions, incitant les cliniciens à compartimenter, à gérer et à mettre de côté leurs émotions. Ce détachement, cependant, s’avère être un mythe dangereux.

Chaque jour, les professionnels de santé endossent un lourd fardeau émotionnel invisible : la peur, le chagrin, la colère, la frustration, la culpabilité. Or, ils sont rarement équipés pour gérer ces sentiments. Un médecin peut ressentir une boule au ventre après un mauvais pronostic, absorber la rage d’une famille en deuil, pour ensuite, quelques minutes plus tard, stabiliser ses mains pour administrer une perfusion et accueillir le patient suivant avec un sourire rassurant. Ce cycle incessant de suppression, de commutation et de mise en scène a un coût élevé. Ignorer ses émotions ne les fait pas disparaître ; elles refoulées refont surface sous forme d’épuisement professionnel, de détresse compassionnelle ou de désespoir.

Les conséquences sont aujourd’hui douloureusement évidentes. Alors que les pénuries de personnel s’aggravent et que les taux d’épuisement professionnel parmi les soignants atteignent des sommets historiques, ceux sur qui nous comptons pour nos soins sont en souffrance. Et lorsque les médecins ne vont pas bien, le système de santé tout entier en pâtit.

Heureusement, il existe des solutions. La formation à l’intelligence émotionnelle – la capacité de reconnaître, comprendre et réguler ses émotions – n’est pas une affaire de sentimentalisme, mais une question de survie. Il s’agit de permettre aux médecins et aux patients d’exprimer leur humanité dans son intégralité, afin que le système puisse perdurer.

Au Yale Center for Emotional Intelligence, un cadre pédagogique dénommé RULER (Reconnaître, Comprendre, Étiqueter, Exprimer, Réguler) est enseigné. Bien que RULER soit surtout connu pour avoir transformé plus de 5 000 salles de classe dans le monde, son efficacité se traduit directement dans les hôpitaux et cliniques. Au Smilow Cancer Hospital de New Haven, des médecins ayant suivi une formation en intelligence émotionnelle ont appris à identifier les déclencheurs de stress, à gérer la tension en temps réel, à communiquer avec empathie et à faire preuve de compassion envers eux-mêmes lorsque les résultats n’étaient pas satisfaisants.

« Les émotions et la science qui explique leur importance restent trop souvent la pièce manquante dans la formation des médecins », constate le Dr Roy Herbst, chef du service d’oncologie médicale et d’hématologie au Yale Cancer Center. Au cours de cinq années de retraites, de travaux en petits groupes et de coaching, les médecins ont rapporté une amélioration de leur travail d’équipe, une expression plus saine de la frustration, une plus grande auto-compassion et des bénéfices notables non seulement au travail, mais aussi à la maison, avec des dîners de famille plus calmes et des transitions plus fluides.

« The Pitt » dramatise ces réalités : un médecin prenant une profonde respiration avant d’annoncer une nouvelle dévastatrice à une famille ; un praticien exprimant sa frustration lors d’un débat animé, mais se réorientant pour rejoindre son équipe de traumatologie ; un collègue offrant de la gentillesse plutôt que de la honte lorsque les difficultés cachées d’un pair sont révélées. Ces scènes ne sont pas de simples artifices narratifs ; il s’agit de compétences enseignables.

Lorsque les émotions sont ignorées, elles se manifestent par de l’impatience, des problèmes de communication ou une autocritique corrosive. Des décennies de recherche démontrent que prendre en compte ses sentiments n’affaiblit pas l’autorité ; au contraire, cela renforce la capacité à diriger avec clarté et compassion. Reconnaître et gérer ses émotions en fait une source de force, permettant une prise de décision plus précise, un travail d’équipe renforcé et une confiance plus profonde avec les patients.

Comment les leaders du secteur de la santé peuvent agir dès maintenant :

  • Enseigner l’intelligence émotionnelle à chaque étape. Intégrer l’intelligence émotionnelle (et ses bienfaits pour le bien-être et la performance) dans les cursus des facultés de médecine et proposer des séances de développement professionnel interactives et continues. Ainsi, les cliniciens pourront non seulement apprendre, mais aussi s’entraîner à utiliser leurs compétences via des études de cas. L’incarnation de l’apprentissage favorise sa manifestation dans la pratique quotidienne.
  • Investir dans un leadership émotionnellement intelligent. Les dirigeants donnent le ton. Des études montrent que les leaders émotionnellement intelligents instaurent des cultures où la peur de l’autorité est moindre, la sécurité psychologique pour s’exprimer et signaler des problèmes est plus grande, l’absentéisme et l’épuisement professionnel sont réduits, le bien-être est accru, et globalement, une culture suffisamment résiliente pour résister aux stress constants est renforcée.
  • Faire place à la pleine conscience. Même une minute de respiration peut réinitialiser le système nerveux. Marquer une pause entre le ressenti d’un déclencheur et la réponse permet, en quelques secondes, de calmer le système d’excitation pour mieux penser clairement et faire de bons choix. S’accorder quelques minutes pour sortir, fermer la porte de son bureau, se réfugier une minute dans un placard pour respirer, ou utiliser une application comme « How We Feel » entre deux patients peut restaurer le calme et affiner la concentration.
  • Nommer explicitement les émotions. Dire « je suis en deuil » ou « je suis épuisé » peut sembler simple, mais les recherches indiquent que nommer une émotion permet de la « dompter » et d’adopter une stratégie efficace pour agir. Étiqueter discrètement ses émotions aide à communiquer clairement ses besoins, à entendre ceux des autres et à identifier les stratégies adaptées à chaque situation émotionnelle. Pour certains, envoyer un SMS à un ami pour convenir d’un moment pour parler peut apaiser l’anxiété du moment ; pour d’autres, se concentrer sur les besoins d’autrui peut détourner l’attention de leur propre tension ; pour d’autres encore, un mantra positif en discours intérieur comme « cela aussi passera » peut aider.
  • Créer un espace de débriefing avec un collègue de confiance. Partager son poids émotionnel avec ses collègues après une chirurgie, une journée en clinique ou une perte est réparateur. Le soutien social n’est pas seulement agréable, il est bénéfique. Des études montrent que le soutien social est un indicateur de bien-être tout au long de la vie. Et dans l’immédiat, les patients bénéficient lorsque leurs médecins sont non seulement techniquement compétents, mais aussi présents émotionnellement. Les émotions sont contagieuses, et le calme l’est tout autant que la panique.

Comme chaque épisode de « The Pitt » l’a souligné, les médecins et les infirmiers, comme nous tous, sont des êtres émotifs. En équipant les médecins d’outils d’intelligence émotionnelle, nous préservons leur humanité, maintenons leur bien-être et améliorons les résultats pour chaque patient qui dépend d’eux. L’intelligence émotionnelle n’est pas un « supplément » ; c’est la pratique de la médecine à son plus haut niveau.

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