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Pourquoi l’Est a des leçons que l’Occident a oubliées

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Publié le 8 février 2024 19:22:00. L’Europe, longtemps assurée de sa prospérité et de sa sécurité, se retrouve aujourd’hui confrontée à un environnement géopolitique et économique radicalement transformé, où la complaisance et la dépendance ne sont plus des options viables. L’exemple de l’Asie, notamment du Japon et de l’ASEAN, offre des pistes de réflexion pour une adaptation rapide et pragmatique.

  • La Russie représente une menace militaire directe aux frontières de l’OTAN.
  • La Chine est devenue un concurrent économique et géopolitique majeur, exerçant une influence croissante.
  • Les États-Unis, autrefois garant de la sécurité européenne, adoptent une approche plus transactionnelle et moins prévisible.

L’Europe, pendant des siècles, a été le centre du monde, dictant les règles du jeu, de l’exploration maritime à la révolution industrielle, en passant par le partage de l’Afrique et de l’Asie. Même après les deux guerres mondiales, l’intervention américaine a permis de maintenir une relative stabilité et prospérité sur le continent. Cette période de sécurité a engendré une certaine indulgence, voire une complaisance, se traduisant par une réduction des dépenses militaires, une délocalisation des industries stratégiques et une dépendance énergétique croissante, notamment vis-à-vis du gaz russe. La Chine, quant à elle, a été accueillie comme un partenaire sans que ses ambitions réelles soient pleinement prises en compte.

Cette attitude contraste fortement avec celle de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, où la géopolitique a toujours imposé une vigilance constante. Le Japon et la Corée du Sud, bien que bénéficiant de la protection américaine, ont toujours été conscients des menaces pesant sur leur sécurité, notamment la Corée du Nord. Ils ont donc investi massivement dans leur défense et cherché à renforcer leurs alliances régionales. Le Japon, en particulier, offre un modèle de réalisme stratégique, combinant une forte intégration économique avec la Chine et une augmentation significative de ses dépenses militaires, ainsi qu’une réinterprétation de ses contraintes constitutionnelles en matière de défense.

L’approche japonaise en matière de sécurité économique est également instructive. Ayant tiré les leçons de sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement, Tokyo considère désormais la politique industrielle comme un élément clé de sa stratégie, visant à dominer les secteurs technologiques de pointe et à limiter les investissements étrangers dans les domaines sensibles. Cette stratégie, axée sur le renforcement de sa « résilience stratégique », s’oppose à l’approche européenne, souvent hésitante à imposer des restrictions commerciales à la Chine, par crainte de perturber les relations économiques. Suivez Blitz sur Google News

L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) offre à l’Europe une opportunité et un avertissement. Pendant des années, les Européens ont prôné des partenariats avec l’ASEAN tout en critiquant ses membres sur les questions de démocratie et de droits de l’homme. Cette posture condescendante n’est plus tenable dans un monde multipolaire. Les pays d’Asie du Sud-Est, confrontés à la concurrence des géants régionaux, ont développé des stratégies de survie pragmatiques, cherchant à équilibrer leurs relations avec Washington et Pékin, et à maximiser leurs avantages tout en minimisant leurs vulnérabilités. Ils ont compris que l’alignement absolu est rarement possible et que l’autonomie se préserve par la flexibilité et non par les sermons.

Cependant, l’ASEAN illustre également les limites de la coopération multilatérale face aux intérêts nationaux divergents. Son incapacité à adopter une réponse cohérente aux revendications chinoises en mer de Chine méridionale témoigne de la difficulté de concilier les intérêts de pays aux positions différentes. Le Cambodge, fortement dépendant de la Chine, est peu enclin à s’opposer à Pékin, tandis que les Philippines, soutenues par les États-Unis, adoptent une attitude plus ferme. D’autres pays préfèrent l’ambiguïté à la confrontation.

Cette approche n’est pas de l’hypocrisie, mais du réalisme. Une leçon que l’Europe doit apprendre. Les institutions multilatérales ne suppriment pas les intérêts nationaux, elles les reflètent. L’Union européenne, plus intégrée que l’ASEAN, repose sur deux piliers qui s’érodent : la sécurité américaine garantie et un ordre économique libéral que Washington ne souhaite plus, ni ne peut, maintenir. L’affaiblissement de ces piliers accentuera les divergences nationales au sein de l’UE.

Les Européens qui rêvent d’un nouvel ordre mondial fondé sur des règles doivent prendre conscience que ces règles ne survivent que si elles sont soutenues par le pouvoir et des intérêts partagés. L’autorité morale sans capacité matérielle n’est pas du leadership, mais un simple commentaire. L’Europe doit réapprendre à vivre dans un monde où les grandes puissances poursuivent impitoyablement leurs intérêts, où les alliances sont conditionnelles et où les compromis sont inévitables. Cela exige un changement de mentalité et une politique axée sur la défense, la résilience économique et une diplomatie pragmatique.

L’engagement européen dans l’Indo-Pacifique est un pas dans la bonne direction, mais il doit être perçu comme plus qu’une simple expédition commerciale. L’Asie du Sud-Est est un laboratoire de survie, où les États se sont adaptés à un monde qu’ils ne peuvent pas dominer, mais qu’ils peuvent influencer par un positionnement prudent. L’Europe, habituée à dicter ses conditions, doit apprendre à gérer les contraintes. La triste vérité est que l’Europe perd du terrain dans la hiérarchie mondiale, non pas par manque de valeurs, mais parce que d’autres ont rattrapé leur retard stratégique. Elle reste néanmoins pertinente, à l’image du Japon, de la Corée du Sud et de Singapour, qui exercent une influence disproportionnée par rapport à leur taille en alignant leurs ambitions sur la réalité.

L’Europe doit abandonner l’illusion d’une exemption permanente de l’histoire et réapprendre ce que l’Asie n’a jamais oublié : la paix se conquiert et ne se présume pas, la prospérité nécessite une protection et les valeurs perdurent mieux lorsqu’elles sont ancrées dans le pouvoir. L’Est vit déjà le futur que l’Europe affronte aujourd’hui. La leçon est là, il ne reste qu’à savoir si l’Europe est prête à l’apprendre.

Sonjib Chandra Das est un correspondant de Blitz.

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