Publié le 23 février 2026 à 01:04:00. Face à une géopolitique de plus en plus instable, les entreprises japonaises ne se désengagent pas de la Chine, mais diversifient leurs chaînes d’approvisionnement vers l’Asie du Sud-Est, privilégiant une stratégie de couverture des risques plutôt qu’un repli complet.
- Le risque géopolitique incite les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement et à établir des filiales de production dans les pays de l’ASEAN.
- La délocalisation complète de la production de la Chine vers d’autres régions reste rare, en raison des coûts et des avantages structurels que représente le marché chinois.
- La relocalisation de la production au Japon est limitée, se manifestant davantage par un renforcement des capacités nationales dans des secteurs stratégiques.
La guerre commerciale sino-américaine, les tensions autour de Taïwan et les conséquences économiques du conflit en Ukraine ont replacé les risques géopolitiques au cœur des préoccupations des décideurs économiques mondiaux. Les gouvernements encouragent désormais le « friend-shoring » (relocalisation vers des pays alliés), la « réduction des risques » et la résilience des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises, de leur côté, sont soumises à une pression croissante pour réévaluer leurs lieux de production, leurs sources d’approvisionnement et leurs investissements.
Plusieurs études ont commencé à quantifier et à interpréter ces risques. Les travaux de Caldara et Iacoviello (2022) ont notamment conduit à la création d’un indice de risque géopolitique (IRG) largement utilisé, basé sur la couverture médiatique des tensions internationales. Cette recherche démontre que les chocs géopolitiques ont des effets macroéconomiques et financiers mesurables. Freund et al. (2022) ont quant à eux montré que des événements majeurs, tels que les catastrophes naturelles, peuvent déclencher une réorganisation à grande échelle des chaînes d’approvisionnement, incitant les entreprises à diversifier leurs réseaux pour atténuer les risques futurs. Plus récemment, Gopinath et al. (2025) ont documenté la menace croissante d’une fragmentation géoéconomique, où les tensions géopolitiques remodèlent les échanges et les investissements mondiaux, au-delà des seuls critères économiques.
Une nouvelle étude, menée par Doan et al. (2025) et publiée par l’Institut de recherche sur l’économie, le commerce et l’industrie (RIETI) du Japon, apporte un éclairage sur la manière dont les entreprises ajustent leurs chaînes d’approvisionnement au niveau micro. L’analyse, basée sur de nouvelles données concernant les multinationales japonaises opérant en Asie de l’Est et du Sud-Est entre 2009 et 2022, révèle que les entreprises ne se retirent pas complètement de la mondialisation. Elles diversifient plutôt leurs chaînes d’approvisionnement, en réduisant leur dépendance à la Chine au profit des économies de l’ASEAN, sans pour autant délocaliser massivement leur production ou la rapatrier.
Mesurer l’exposition géopolitique au niveau de l’entreprise
Pour comprendre comment le risque géopolitique influence les chaînes d’approvisionnement, les chercheurs ont combiné l’indice IRG de Caldara et Iacoviello (2022) avec des données confidentielles issues d’une enquête gouvernementale sur les multinationales japonaises. Ces données appariées, concernant les sociétés mères et leurs filiales, incluent des informations sur les investissements en capital, les flux commerciaux et les investissements directs étrangers (IDE). Cela a permis de construire une mesure spécifique à chaque entreprise de son exposition au risque géopolitique lié à la Chine, en se basant sur deux principaux canaux : (i) la dépendance aux importations en provenance de Chine et (ii) l’exposition à la production et aux ventes via les filiales chinoises. Les entreprises fortement dépendantes de la Chine, que ce soit comme base de production ou comme centre d’approvisionnement, sont plus vulnérables en période de tensions géopolitiques et sont donc davantage incitées à diversifier ou à ajuster leur présence mondiale.
Une analyse des données montre une augmentation progressive, mais constante, du nombre de filiales manufacturières japonaises en Asie du Sud-Est, en particulier après le différend sino-japonais concernant les îles Senkaku/Diaoyu en 2012. Cela suggère que, même si la Chine est restée un centre manufacturier important pour les multinationales japonaises, les tensions géopolitiques ont probablement encouragé les entreprises à adopter des stratégies de diversification, en développant progressivement leurs activités sur les marchés de l’ASEAN tout en maintenant leurs bases de production existantes en Chine.
Diversification plutôt que désengagement
L’étude de Doan et al. (2025) confirme que le risque géopolitique stimule significativement la diversification des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises exposées à des tensions géopolitiques croissantes sont plus susceptibles d’ajouter de nouvelles sources d’importation en dehors de la Chine et d’établir des filiales de production dans les pays de l’ASEAN. Ces réponses sont économiquement significatives : une augmentation d’un écart type de l’exposition au risque géopolitique via les importations en provenance de filiales chinoises augmente la probabilité de diversification des importations d’environ 0,96 % à 1,39 %, soit environ 37 % à 53 % de la probabilité moyenne de diversification des importations (2,6 %).
Ce comportement de diversification s’inscrit dans un cadre théorique où les entreprises évaluent les coûts de délocalisation, la valeur de l’assurance contre les perturbations et les différences de productivité entre les sites. Lorsque le risque géopolitique augmente, la diversification devient souvent la réponse optimale, en accord avec la stratégie dite « Chine plus un », qui consiste à maintenir les opérations en Chine tout en développant des capacités parallèles ailleurs.
Preuve limitée d’une réinstallation complète
Si la diversification est répandue, la délocalisation complète reste rare. L’étude examine deux formes de délocalisation : (i) la fermeture de filiales chinoises et l’ouverture de nouvelles installations en ASEAN et (ii) le transfert des dépenses en capital de la Chine vers l’ASEAN. Dans les deux cas, les preuves d’une réinstallation à grande échelle sont faibles. Le risque géopolitique ne prédit pas systématiquement un retrait massif de la Chine.
Cette réticence à la délocalisation s’explique par les coûts élevés associés, notamment les investissements irrécupérables dans les installations chinoises existantes, les réseaux de fournisseurs établis, les bassins de main-d’œuvre qualifiée et les avantages infrastructurels. Même lorsque le risque géopolitique augmente, ces avantages structurels rendent une délocalisation totale économiquement peu attrayante. Les entreprises semblent donc privilégier des stratégies progressives de couverture des risques, en diversifiant géographiquement leur production tout en préservant leur présence en Chine.
Dynamique d’entrée, de sortie et d’investissement régional
L’étude révèle également que le risque géopolitique n’augmente pas significativement la probabilité que les entreprises se désinvestissent de la Chine, tandis qu’il augmente considérablement la probabilité de nouveaux investissements en Asie du Sud-Est, en particulier pour les entreprises fortement dépendantes de la Chine. L’ajustement se fait donc principalement par le biais de nouveaux investissements, plutôt que par un retrait des activités existantes.
Relocalisation : plus de rhétorique que de réalité ?
En ce qui concerne la relocalisation – le rapatriement de la production au pays d’origine – les preuves sont nuancées. L’étude ne révèle que peu de preuves systématiques d’une relocalisation de la production de la Chine vers le Japon. Cependant, elle observe une certaine augmentation des investissements nationaux, en particulier parmi les entreprises fortement exposées aux ventes chinoises, ce qui suggère qu’elles peuvent renforcer leurs capacités nationales, notamment dans les secteurs à forte valeur ajoutée ou stratégiques, sans pour autant démanteler leur production à l’étranger. La relocalisation apparaît donc comme un complément à la diversification plutôt qu’un substitut.
Implications politiques
Ces résultats ont des implications importantes pour les gouvernements qui cherchent à améliorer la résilience des chaînes d’approvisionnement. La résilience n’est pas synonyme de relocalisation, et les appels à une relocalisation massive peuvent s’avérer économiquement irréalistes. Les entreprises privilégient la diversification, car elle préserve les avantages en termes de coûts tout en réduisant l’exposition géopolitique. L’Asie du Sud-Est joue un rôle stratégique croissant en tant que pôle de stabilisation dans les réseaux de production mondiaux, et les investissements dans les infrastructures, les accords commerciaux et la politique industrielle dans la région façonneront la future géographie des chaînes d’approvisionnement. Les politiques doivent tenir compte de l’hétérogénéité des entreprises, car celles qui sont fortement implantées en Chine sont confrontées à des contraintes d’ajustement différentes de celles dont la présence est diversifiée. Enfin, la fragmentation de l’économie mondiale sera progressive, et pour préserver la stabilité des chaînes d’approvisionnement, les pays doivent s’efforcer de réduire les risques géopolitiques.
Note de l’éditeur : La recherche principale sur laquelle est basée cette analyse (Doan et al. 2025) a été initialement publiée sous la forme d’un document de discussion de l’Institut de recherche sur l’économie, le commerce et l’industrie (RIETI) du Japon.
Références
Caldara, D et M Iacoviello (2022), « Mesurer le risque géopolitique », Revue économique américaine 112(4):1194-1225.
Doan HTT, A Ito, C Luo et H.Zhang (2025), Risque géopolitique et diversification de la chaîne d’approvisionnement : données probantes provenant d’entreprises multinationales japonaises, Document de discussion RIETI 25-E-112.
Freund, C, A Mattoo, A Mulabdic et M. Ruta (2022), « Catastrophes naturelles et remodelage des chaînes d’approvisionnement mondiales », Revue économique du FMI 70 : 590-623.
Gopinath, G, PO Gourinchas, A Presbyter et P Topalova (2025), « Changer les liens mondiaux : une nouvelle guerre froide ? », Journal d’économie internationale 153 : 104042.