Publié le 12 février 2026 11:55:00. Philippe Gaulier, figure atypique du théâtre et pédagogue influent, a marqué des générations d’artistes par sa méthode déstabilisante et son invitation à embrasser le ridicule. Un ancien élève revient sur l’impact transformateur de cet enseignant hors du commun.
- Philippe Gaulier prônait un apprentissage basé sur l’abandon des certitudes et l’acceptation de la vulnérabilité.
- Son approche pédagogique, volontairement provocatrice, visait à déconstruire les rapports de pouvoir et à libérer le potentiel créatif de chacun.
- Gaulier, connu pour son aversion envers l’hypocrisie et l’inauthenticité, a laissé une empreinte durable sur le paysage théâtral contemporain.
Il arrive que l’on parle d’un enseignant qui a bouleversé une vie, quelqu’un qui a ouvert les yeux sur le monde. Pour moi, cette figure est apparue tardivement, à 24 ans, à Paris, en croisant le chemin de Philippe Gaulier. Provocateur, exigeant, et doté d’un humour irrésistible, il m’a enseigné une leçon fondamentale : ne rien emporter avec soi. Pas de bagages, pas d’idées préconçues, car le simple fait de ne rien savoir est une force.
D’origine espagnole par sa mère, les repas partagés avec elle, lorsqu’elle venait cuisiner – ou plutôt, cuisiner avec lui – dans son appartement encombré de ses écrits, étaient un moment privilégié. Nombre de ses manuscrits portaient le mot « rêves » inscrit au dos. Il évoquait son père comme « ce bourgeois de merde », avec un mélange de dédain et d’amertume, et aimait raconter son expulsion de l’école à huit ans pour avoir frappé un professeur de gymnastique, soucieux d’imposer une discipline militaire aux jeunes garçons.
Gaulier nourrissait une aversion particulière pour certains milieux et attitudes : l’armée, l’Église, l’hypocrisie, la prétention, les politiciens, les universitaires et, surtout, les « collaborateurs ». Pour un homme ayant grandi dans la France de l’après-guerre, ce terme revêtait une signification particulière, réservée aux plus coupables. Il pouvait ainsi lâcher, avec une virulence savoureuse : « C’est un collabo de merde de chien », une expression dont la traduction peine à rendre la force du dégoût et du plaisir qu’il prenait à la prononcer sous sa moustache.
Sa moustache, une masse noire indomptable cachant sa lèvre supérieure, a immédiatement captivé mon attention lors de notre première rencontre, un soir froid de novembre 1980, dans son atelier de la rue Alfred de Vigny. De même que sa pipe, fermement serrée entre ses dents. Ses cheveux en bataille, un pull vert vif déformé, des bottes usées et, surtout, ses yeux (encadrés de lunettes rondes) qui ne prenaient rien au sérieux, scrutaient avec férocité toutes les possibilités du comique ou du prétentieux.
La salle était remplie de personnes venues sans savoir à quoi s’attendre, attirées par la rumeur selon laquelle Philippe Gaulier proposait quelque chose d’unique.
Je lui ai serré la main.
Pause.
Regard.
« Bonsoir. »
« Bonsoir. »
Pause.
Regard.
« Vous êtes anglais ? »
« Oui… c’est… Oui. »
« Tout le monde a des problèmes. »
Qu’est-ce qu’il vient de dire ? Tout le monde a des problèmes ? Ma main toujours serrée. Ses yeux pétillants. Un rire malicieux. Première leçon.
« Moi », posant la main sur son ventre, « moi, je suis le professeur, vous … vous êtes des élèves. »
Philippe Gaulier
Des règles ont été établies. Les règles du jeu. Dès le départ, il était clair que lui était le professeur, et nous, les élèves. Le professeur de gymnastique était parodié, le rapport de pouvoir était présenté comme une structure à déconstruire et à briser dans le rire.
Il n’y avait pas de méthode, pas d’idées préconçues, chaque personne était scrutée, démontée, reconstruite, invitée, insultée, cajolée, ravie et surtout, jouée avec. Il jouait avec chacun d’entre nous avec une générosité infinie, un humour à vous tordre les tripes, une persévérance inlassable et une spontanéité totale.
Nous avons appris à échouer et à recommencer ; nous avons appris à abandonner nos propres idées, car le problème n’était pas les idées elles-mêmes, mais la manière dont nous les mettions en œuvre. Quand les gens se moquent de nous, cela révèle une vérité, c’est pourquoi nous détestons être ridiculisés dans la vie réelle. Mais avec Philippe, nous avons pu apprendre que refuser cette vulnérabilité était contraire à la révélation de notre humanité.
Partager cette fragilité dans une relation complice avec le public est un acte radical ; une union anarchique que l’on ne retrouve dans aucune autre forme d’art.
« Si un acteur a oublié ce que c’est que de jouer quand on est enfant, il ne devrait pas être acteur », me disait-il en m’emmenant au bar pendant la pause déjeuner avant la séance de l’après-midi. À ce moment-là, il avait décidé que j’étais son assistant et que nous devions discuter des affaires sérieuses de la séance de l’après-midi.
Philippe Gaulier
« Tiens, mon petit, on va chercher de l’inspiration. » Puis, penché au-dessus du bar, pipe à la bouche… « Deux grands martini gins… »