Un cessez-le-feu fragile unit depuis peu Israël et le Hamas, mais les récriminations et les louanges quant à son élaboration font déjà rage. Qui peut s’attribuer le mérite de cette trêve, et qui doit être blâmé pour sa lenteur ? Les interprétations divergent, nourries par des allégeances politiques, nationales et idéologiques diverses, mais certaines convergences et divergences se dégagent malgré tout.
Pendant deux années, les négociations sur un cessez-le-feu ont piétiné, les deux parties se montrant incapables de s’accorder sur les points cruciaux : quand Israël retirerait ses troupes et mettrait fin à la guerre, quand le Hamas libérerait les otages et en échange de quels prisonniers palestiniens, et quel serait l’avenir de Gaza, notamment le désarmement du Hamas.
Les détracteurs du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu l’accusent d’avoir sabordé à plusieurs reprises les tentatives de cessez-le-feu. Selon eux, le Hamas aurait été prêt, depuis longtemps, à libérer les otages restants en échange de la fin de la guerre. Israël aurait persisté dans sa stratégie d’attaques et de souffrances pour les civils de Gaza, notamment en raison des pressions de ses partenaires de coalition d’extrême droite et de ses propres risques juridiques. Dans cette optique, seul un acteur plus puissant, comme les États-Unis, aurait pu contraindre Netanyahu à accepter un accord.
À l’inverse, les partisans de Netanyahu avancent que la guerre visait à prévenir la répétition des horreurs du 7 octobre et que le retrait du pouvoir et le désarmement du Hamas étaient des conditions sine qua non pour une paix acceptable. Ils soutiennent que le Hamas a toujours refusé ces exigences et que seule une défaite militaire, couplée à l’affaiblissement de ses soutiens régionaux, aurait pu le contraindre à faire des compromis.
Malgré leurs divergences d’accent et de jugement moral, ces deux récits convergent sur un point essentiel : la guerre s’est prolongée parce que Netanyahu espérait que la pression militaire accrue sur le Hamas conduirait à de plus grandes concessions, voire à sa défaite totale. La fin du conflit nécessitait donc un changement de cap, de la part de Netanyahu, du Hamas, ou des deux.
Et, juste avant l’accord de cessez-le-feu, ce changement s’est opéré. Le Hamas a accepté de libérer tous les otages vivants sans obtenir d’échéancier clair pour le retrait complet des troupes israéliennes, une posture qu’il avait longtemps refusée. Les otages ont été libérés, mais après un retrait partiel des forces israéliennes, qui contrôlent encore environ 53% de Gaza. Pour sa part, Netanyahu a accepté le cessez-le-feu sans que le Hamas ne soit totalement vaincu, et malgré son scepticisme quant au désarmement et au transfert de pouvoir promis. D’ailleurs, le Hamas a émis des réserves à l’accord, et des images récentes de combattants du Hamas exécutant publiquement des présumés collaborateurs à Gaza ont ravivé les doutes sur leur engagement.
Plusieurs rapports indiquent qu’une attaque israélienne infructueuse contre des négociateurs du Hamas au Qatar le mois dernier a constitué un tournant décisif dans les négociations. Auparavant, Netanyahu avait poursuivi une stratégie d’expansion de la guerre, ponctuée d’assassinats de responsables du Hamas en Iran, de frappes contre le Hezbollah et d’une opération militaire contre l’Iran en juin. Cependant, l’attaque du Qatar, qui n’a pas atteint ses cibles et a fortement irrité le Qatar, les autres pays du Golfe, et surtout Donald Trump, a mis fin à cette série de « succès ».
Huit mois plus tôt, lors de la transition de l’administration Biden, Trump avait joué un rôle dans l’élaboration d’un précédent accord de cessez-le-feu, de courte durée. Lorsque Netanyahu y avait renoncé en mars, Trump l’avait soutenu, lui donnant carte blanche, et s’était même joint aux attaques contre l’Iran. L’attaque au Qatar, en revanche, a été jugée excessive par Trump, compte tenu de ses bonnes relations et de ses intérêts dans la région. Plutôt que d’affaiblir le Hamas, elle semble avoir incité Trump à redoubler d’efforts pour mettre fin à la guerre.
Trump aurait alors exercé une pression accrue sur Netanyahu, publiquement et en privé. Une source anonyme aurait déclaré à Axios que Trump avait affirmé à Netanyahu que son plan de paix était « à prendre ou à laisser », et que « le laisser signifiait que nous nous éloignions de vous ».
Cette version donne à Trump une posture audacieuse. Mais était-il réellement prêt à abandonner son soutien à Israël, et Netanyahu était-il réellement intimidé par ses menaces ? Une autre interprétation suggère qu’après deux années d’une guerre épuisante, Netanyahu et son pays étaient prêts à conclure. En assurant à ses compatriotes, et particulièrement à sa coalition d’extrême droite, qu’il avait mené la guerre de manière aussi agressive que possible, Netanyahu pouvait se présenter comme ayant atteint ses objectifs sécuritaires, malgré les atteintes à l’image internationale d’Israël. De plus, les défenseurs de Netanyahu soutiennent que le nouvel accord est plus avantageux que les propositions précédentes du Hamas, car il permet de récupérer les otages tout en conservant la flexibilité de relancer la guerre en cas de non-respect des engagements par le Hamas. Trump lui-même a menacé : « Si le Hamas ne désarme pas, nous le désarmerons ».
La question reste donc ouverte : cet accord est-il le fruit de la seule pression de Trump, ou Netanyahu était-il prêt à céder ? Cette interrogation est cruciale pour évaluer si une pression plus forte de la part du président Biden aurait pu mettre fin à la guerre plus tôt.
Cependant, Netanyahu n’est pas le seul à avoir changé de cap. Le Hamas aussi. Sa stratégie de négociation a longtemps consisté à exiger la fin complète et définitive de la guerre avant de libérer les otages israéliens restants, considérant ces derniers comme un levier d’influence crucial. En libérant immédiatement tous les otages, le Hamas a abandonné ce levier.
Selon des informations du Wall Street Journal, le Hamas aurait été contraint par le Qatar, l’Égypte et la Turquie à accepter un accord dont il n’était pas friand. Ces pays auraient menacé de ne plus héberger la direction politique du Hamas et de cesser leurs pressions pour que le groupe ait son mot à dire dans la gouvernance d’après-guerre de Gaza, si l’accord n’était pas signé.
Si ces informations sont exactes, le Hamas se retrouve affaibli. Le groupe et ses alliés ont en effet été durement touchés par la guerre : les assassinats de hauts responsables et de nombreux combattants du Hamas, les pertes civiles considérables, la décimation du Hezbollah, l’effondrement du régime syrien, et les frappes israéliennes contre l’Iran ont envoyé un message clair : aucune aide extérieure n’arriverait, et la situation ne ferait qu’empirer s’ils persistaient.
Le Hamas a donc accepté de rendre les otages et de signer un accord prévoyant son désarmement, malgré ses réticences. Le monde attend désormais de voir si cet accord tiendra.