Le discours d’Elon Musk, prônant un individualisme radical et l’abandon de l’empathie, signe une évolution préoccupante du capitalisme, où la richesse brute supplante toute forme de responsabilité sociale. Cette nouvelle ère, incarnée par des titans comme Musk, contraste violemment avec les magnats d’antan qui, malgré leurs origines parfois douteuses, cherchaient à légitimer leur fortune par des œuvres philanthropiques.
Autrefois, le prestige d’un magnat ne se mesurait pas uniquement à son compte en banque. La réputation, l’image publique, étaient indissociables des bonnes œuvres, de la création d’emplois, des dons aux arts et à la culture. Cette époque semble révolue. Dans une société de consommation où le succès est devenu synonyme d’argent accumulé et ostensiblement exhibé, les vieilles règles de bienséance ont volé en éclats.
Il est vrai que l’origine de la richesse n’a jamais été un facteur déterminant pour son intégration sociale. Les millionnaires du XIXe siècle, souvent enrichis par la traite négrière, se sont rapidement fondus dans l’aristocratie européenne. Un processus de « blanchiment » de l’image était alors systématiquement à l’œuvre, à travers la création de fondations, de musées, ou de fonds de dotation par des dynasties aux passés peu reluisants. Ce vernis social, cette condition tacite, a aujourd’hui disparu.
Le capitalisme de la troisième génération semble avoir jeté tout artifice. Le changement de visage opéré par Elon Musk, succédant à Bill Gates au sommet de la pyramide des ultra-riches, illustre dramatiquement cette mutation. Si Musk a certes détrôné Gates en termes de fortune, c’est surtout dans l’image publique qu’ils divergent radicalement. Gates s’est consacré à des dons massifs pour la santé des plus démunis, tandis que Musk semble vouloir démanteler les aides sociales.
Cette attitude, résumée par la philosophie du propriétaire de Tesla, renvoie à une vision du monde où le mépris des plus vulnérables se mue en une véritable offensive à leur encontre. Le narcissisme, érigé en politique publique, trouve un écho dans des mouvements comme le Brexit ou le « America First ». Elon Musk ose ainsi verbaliser ce que soutient la nouvelle extrême droite : l’empathie non seulement n’est pas souhaitable, mais elle constitue un frein. La solidarité avec les laissés-pour-compte est vue comme un retard, la compassion comme un affaiblissement de l’espèce. Une vision résumée par la loi du plus fort, largement contredite par l’histoire humaine et la nécessité de réponses communautaires aux défis globaux.
Cette perspective prend tout son sens lorsque l’on considère la conviction de certains que le salut de l’humanité ne réside pas dans la préservation de la planète et de ses habitants, mais dans une fuite accélérée vers les colonies spatiales, une évasion réservée à une poignée de privilégiés fortunés. Si cette position peut sembler extrême, excentrique, sa défense par l’homme le plus puissant de la planète, dans un contexte où l’avenir politique américain s’apprête à changer, est symptomatique.
Le millionnaire d’aujourd’hui est en passe de devenir le maître de l’espace et de ses satellites, de contrôler les réseaux sociaux qui modulent l’opinion publique, et de dominer l’intelligence artificielle qui façonnera le monde de demain. L’approche de Musk n’est pas une simple lubie ; elle est l’expression ultime d’une logique qui s’est imposée depuis des décennies. L’ère de l’industriel soucieux de ses employés a laissé place aux fonds d’investissement et aux « requins » avides de profits rapides, quitte à démanteler des entreprises, piller les ressources naturelles ou détruire des communautés. Ce qui importe, c’est l’admiration qu’ils suscitent, quelle qu’en soit la contrepartie.
Face à ce « bon sens » apparent du succès immédiat, quelles qu’en soient les conséquences, de ce manque de perspective et de considération pour l’héritage laissé derrière soi, il est plus urgent que jamais de résister. L’individualisme nous condamne, car seuls les plus aptes survivront, laissant la masse des 7 milliards d’individus, qui ne monteront pas à bord des vaisseaux de Musk, à leur sort. L’alternative réside dans notre capacité à relever ensemble les défis présents et futurs, en assainissant le tissu social, en promouvant l’entraide, la compréhension mutuelle, et en considérant l’impact de nos actions sur l’environnement et autrui.
Dans cette optique, il est crucial de revoir ce qui nourrit notre esprit et façonne la conscience de nos enfants. L’art et la littérature, puissants outils, peuvent contribuer à inverser la tendance à l’égoïsme et à la satisfaction immédiate qui règne aujourd’hui. L’œuvre de l’écrivain portugais José Saramago, dont le regard quasi prophétique offre un antidote aux dérives actuelles, résonne particulièrement. Ses récits, explorant des situations extrêmes comme la cécité généralisée ou l’immortalité, démontrent, par la voix de ses personnages, que la vision d’Elon Musk et son appel au chacun pour soi sont une impasse. Le véritable salut réside dans la compassion, la solidarité et l’action collective.