Publié le 7 octobre 2025. Les professionnels de la santé en Amérique latine et dans les Caraïbes traversent une crise profonde de santé mentale, révèle une assemblée de la Confédération médicale latino-américaine et des Caraïbes (Confemrel). Des chiffres alarmants sur l’épuisement professionnel, l’anxiété et la dépression chez les médecins appellent une action urgente des gouvernements et des institutions.
- Jusqu’à 70% des jeunes médecins présentent des symptômes d’épuisement extrême.
- Une personne sur trois dans la profession souffre d’anxiété ou de dépression.
- Le risque de suicide chez les médecins est 2,3 fois plus élevé que dans la population générale.
Lors de l’assemblée tenue au siège de l’Organisation Médicale Collégiale (OMC) en Espagne, des représentants du Portugal, du Pérou, du Mexique et du Chili ont dressé un constat sévère : la santé mentale des médecins est une crise silencieuse qui menace la stabilité des systèmes de santé. Les données présentées font état d’une prévalence accrue des troubles psychiques chez ces professionnels par rapport au grand public. Le Dr María Isabel Moya, première vice-présidente de l’OMC, a souligné que cette problématique a cessé d’être un enjeu individuel pour devenir un défi structurel majeur.
L’étude publiée par The Lancet en 2021 avait déjà alerté sur un risque de suicide 2,3 fois plus élevé chez les médecins. Cette situation, exacerbée par la pandémie, ne montre aucun signe d’amélioration. Le Dr Moya a identifié plusieurs facteurs déclencheurs liés au milieu professionnel : les journées de travail intenses, la surcharge de travail, l’exposition à la violence, la pression institutionnelle, l’instabilité contractuelle et la stigmatisation de l’épuisement émotionnel. Une nouvelle étude de l’OMC confirmera que sept médecins sur dix âgés de moins de 35 ans manifestent des signes d’épuisement sévère.
Le Portugal milite pour la reconnaissance de la médecine comme profession à risque
Au Portugal, un système de soutien spécialisé pour les médecins a été mis en place, traitant principalement l’épuisement professionnel et le harcèlement au travail. Le Dr Alberto Caldas, vice-président de la région ibérique de Confemrel, a également constaté une augmentation des dépressions et des violences au sein des environnements de soins. Face à cette situation, le Portugal envisage une proposition nationale visant à reconnaître officiellement la médecine comme une profession à risque, offrant ainsi de meilleures garanties professionnelles et des mécanismes de prévention renforcés. Un groupe de travail a été constitué pour systématiser les informations et rendre visible la vulnérabilité du personnel médical.
Le Dr Caldas a également pointé du doigt la discrimination dont sont victimes les femmes enceintes dans le milieu médical. Pour mieux documenter et accompagner ces cas, le Portugal a créé une base de données recensant les plaintes et les demandes d’aide. L’objectif est de mettre en place de véritables stratégies de protection de la santé mentale, plutôt que d’exiger une résilience accrue des médecins.
Au Pérou, les futurs médecins souffrent déjà de problèmes de santé mentale
Au Pérou, le Dr Pedro Riega, doyen du collège médical, a soulevé le fait que les problèmes de santé mentale débutent souvent avant même le début de la carrière professionnelle. Des recherches locales indiquent que de nombreux étudiants en médecine entrent dans la profession avec des antécédents d’anxiété et de dépression, qui s’aggravent durant leurs études. Une étude menée par le Dr Alberto Perales révèle que 11,8 % des étudiants en médecine au Pérou ont déjà fait au moins une tentative de suicide, les femmes étant plus touchées.
En réponse, le collège médical péruvien a conçu un programme de soins complets axé sur l’accompagnement en santé mentale, la défense juridique et la formation continue. Le Dr Riega souligne que l’usure émotionnelle commence dès le processus de formation, marqué par la pression académique et un manque de soutien psychologique. Ce programme d’accompagnement s’étend tout au long de la vie professionnelle, y compris à la retraite, période souvent marquée par la solitude et un sentiment de déconnexion.
Le Mexique face à une crise critique de santé mentale pour son personnel de santé
Au Mexique, le Dr Jaime José Gutiérrez, représentant du Collège médical, décrit une situation critique mêlant facteurs structurels, culturels et professionnels. L’épuisement professionnel toucherait entre 30 % et 60 % du personnel médical, atteignant 72 % chez les internes. La dépression concernerait jusqu’à 45 % des professionnels, et l’anxiété dépasserait 80 % dans les hôpitaux de niveau tertiaire. Les conditions de travail éprouvantes, le harcèlement institutionnel, le manque de programmes de soutien confidentiels et l’application insuffisante de la norme mexicaine sur les risques psychosociaux contribuent à un environnement délétère. La stigmatisation et la peur des représailles professionnelles dissuadent de nombreux médecins de chercher de l’aide.
Le Dr Gutiérrez préconise le renforcement des réponses institutionnelles par la création de programmes de santé mentale confidentiels, la régulation des conférences, la formation à la détection de l’automutilation, l’extension des services de télépsychologie et de télépsychiatrie, ainsi que la mise en place d’observatoires de santé mentale étatiques. Il insiste sur l’humanisation des conditions de travail et la protection de ceux qui soutiennent le système de santé.
Le Chili alerte sur la précarité et l’épuisement structurel
Le Dr Mauricio Osorio, représentant du Collège médical du Chili, a mis en lumière le lien étroit entre la santé mentale des médecins, la sécurité des patients et la pérennité du système de santé. Le Chili partage les mêmes défis régionaux, marqués par la précarité de l’emploi, les contrats multiples, les inégalités territoriales, les journées de travail étendues et l’exposition constante à la violence dans le domaine de la santé. La culture du sacrifice professionnel, la stigmatisation des troubles mentaux et une formation inadéquate aux soins autonomes ont contribué à normaliser les souffrances psychologiques.
Bien que des initiatives locales existent dans les universités et les hôpitaux pour offrir un soutien émotionnel, le Chili manque d’une politique nationale intégrée de prévention, de soins et de réglementation du travail. Le Dr Osorio a conclu que la prise en charge de la santé mentale des soignants doit devenir une priorité nationale et un engagement commun.
Vers un engagement latino-américain pour la santé mentale médicale
Un consensus s’est dégagé lors des interventions : il est impératif de prendre soin des soignants. La santé mentale des médecins ne peut plus être considérée comme une affaire privée ou une fatalité. Elle requiert des politiques publiques complètes, un soutien institutionnel et un changement culturel reconnaissant la vulnérabilité de ces professionnels. Les gouvernements sont appelés à garantir des environnements de travail sains, des systèmes de soutien confidentiels, des mécanismes de signalement efficaces et une formation continue au bien-être émotionnel.
L’appel est unanime : investir dans la santé mentale des professionnels de la santé, c’est investir dans la sécurité des patients et dans la durabilité des systèmes de soins médicaux. La réunion a envoyé un message clair et urgent : la santé mentale des médecins ibéro-américains est en péril, et la réponse ne peut plus être différée. Les témoignages du Portugal, du Pérou, du Mexique et du Chili convergent vers un même constat de dégradation émotionnelle, de surcharge de travail et de stigmatisation. Si les institutions médicales progressent dans l’élaboration de stratégies de prévention et d’accompagnement, le défi exige un engagement politique durable, un investissement constant et une reconnaissance sociale. Protéger la santé mentale de ceux qui sauvent des vies est une obligation éthique et un pilier essentiel de la pérennité des systèmes de santé.