La maltraitance sexuelle des enfants : briser le silence, une urgence collective
Selon le Dr Eva Strnad, juge aux affaires familiales et ancienne victime, le silence entourant la violence sexuelle envers les enfants profite directement aux agresseurs. Dans une interview exclusive, elle détaille les stratégies des prédateurs et explique comment les adultes peuvent mieux protéger les plus jeunes.
Il est communément admis que la violence sexuelle à l’encontre des enfants est un sujet tabou, que personne n’aime aborder. Pourtant, c’est précisément cette réticence que recherchent les agresseurs, analyse le Dr Eva Strnad, juge aux affaires familiales et docteure en sciences. Victime elle-même de violences sexuelles durant son enfance, elle est aujourd’hui quotidiennement confrontée à ces réalités professionnelles, ce qui lui a permis de décrypter les méthodes des prédateurs. Dans un entretien accordé à PARENTS, elle éclaire sur les signes avant-coureurs et les stratégies de prévention essentielles pour protéger nos enfants.
« Les enfants victimes de violences sexuelles s’adressent en moyenne à sept adultes avant d’obtenir de l’aide », affirme le Dr Strnad dans son ouvrage. Interrogée sur les raisons de cette errance, elle explique : « La maltraitance est un sujet que nous préférons éviter, un sujet qui éveille des peurs primaires et que l’on cherche à refouler. Les mythes et les idées fausses nous persuadent que l’impensable n’est pas possible. Nous n’écoutons alors pas correctement l’enfant, nous manquons ses signaux. La connaissance des abus est un pouvoir, un pouvoir que nous ne devons pas laisser à l’agresseur, maître en manipulation et qui joue sur ces craintes. »
Les tactiques insidieuses des prédateurs
Les agresseurs ne pas des opportunistes, mais des individus agissant de manière ciblée et planifiée. Le Dr Strnad détaille leur modus operandi : « Ils établissent d’abord un lien privilégié avec l’enfant. Ensuite, ils testent la réaction de l’enfant et de son entourage avec des transgressions subtiles, dans la zone grise. Y a-t-il de la résistance ? Des plaintes ? Si la réponse est non, ils intensifient leurs agissements et réduisent l’enfant au silence par des menaces, voire par la violence. Parallèlement, ils rassurent l’entourage, leur disant que l’enfant a ‘trop d’imagination’, ‘aime mentir’ ou ‘cherche de l’attention’. »
Le Dr Eva Strnad, juge aux affaires familiales au tribunal de district de Cologne, est également une experte reconnue en protection de l’enfance. Son vécu personnel de violences sexualisées durant son enfance et sa jeunesse informe son approche.
Identifier les signaux d’alerte
Il est crucial de comprendre qu’il n’existe pas de « symptômes évidents » de maltraitance, hormis les cas rares et manifestes comme une infection sexuellement transmissible, une grossesse ou la présence de sperme. C’est cette discrétion qui rend le crime si difficile à déceler. Cependant, les enfants victimes s’expriment, verbalement ou non.
« Nous devons être attentifs à tout changement de comportement chez nos enfants », insiste le Dr Strnad. Cela peut se manifester par un refus soudain de voir certaines personnes, une agressivité accrue, une tristesse persistante, une baisse des résultats scolaires, ou au contraire un repli sur soi. Des comportements sexuellement explicites, comme des dessins à connotation sexuelle ou l’utilisation de langage grossier, peuvent être des indicateurs. Les plus jeunes peuvent régresser, par exemple en recommençant à faire pipi au lit. Les troubles alimentaires et l’automutilation sont aussi parfois liés à la maltraitance.
La prévention : construire des liens solides
La meilleure arme de prévention réside dans la qualité des liens que nous tissons avec nos enfants. « Les enfants qui peuvent parler de leurs problèmes à leurs parents, même quand ils ont fait une bêtise, qui peuvent exprimer leurs besoins et leurs sentiments, sont des enfants forts », explique le Dr Strnad. Une éducation adaptée à l’âge est fondamentale dès le plus jeune âge.
Cela englobe une éducation aux médias, l’apprentissage du vocabulaire juste pour nommer les parties du corps, la définition des limites, la compréhension des droits de l’enfant, et la discussion sur ce qu’est l’amour et l’amitié saine. Les adultes doivent eux-mêmes s’informer pour être des interlocuteurs accessibles aux enfants. Prendre soin de soi est également essentiel, afin de ne pas perdre de vue ses enfants dans le tourbillon de ses propres préoccupations.
La protection dans l’espace numérique
La violence sexuelle en ligne a explosé ces dernières années. Les agresseurs exploitent les réseaux sociaux, les chats et les jeux en ligne pour approcher facilement les enfants, particulièrement ceux qui sont isolés, négligés ou manquent de confiance en eux. « Il est urgent d’accompagner nos enfants dans le monde numérique, de nous intéresser à leurs activités en ligne et de maintenir le dialogue », recommande le Dr Strnad. Elle mentionne par ailleurs un article complémentaire sur le cybergrooming.
Aborder la violence sexuelle avec les enfants
Il ne s’agit pas d’instaurer une peur irraisonnée de l’« homme étranger », car la majorité des agresseurs sont connus de l’enfant (environ 75 % des cas), voire issus du cercle familial proche (environ 25 %). L’objectif est de rendre les enfants résilients et capables de s’exprimer.
« Cela commence dès la naissance, en utilisant des mots comme ‘vagin’ ou ‘pénis’ lors du change, plutôt que des euphémismes », précise le Dr Strnad. Par le jeu, les enfants apprennent à définir leurs propres limites et à respecter celles des autres. L’éducation se fait progressivement : il faut leur apprendre à discerner les situations suspectes, à réagir et à savoir vers qui se tourner pour obtenir de l’aide.
Que faire en cas de suspicion ?
En cas de suspicion, la première réaction doit être le calme. « Écoutez l’enfant », conseille le Dr Strnad. Il ne faut en aucun cas confronter l’agresseur, car cela augmenterait la pression sur l’enfant. Si la situation est floue, il est recommandé de demander conseil à des organismes spécialisés.
Cependant, si des indices concrets d’agression sont avérés (l’enfant s’exprime clairement, preuves matérielles), il faut impérativement contacter la police sans délai.
L’impact sur la parentalité future
Pour les personnes ayant été victimes de violences sexuelles, devenir parent peut représenter un défi particulier, chaque parcours étant unique. Certaines choisissent de ne pas avoir d’enfants. La grossesse et l’accouchement peuvent être difficiles, car ils impliquent une perte de contrôle sur son propre corps. Les étapes du développement de l’enfant, de la naissance à l’âge adulte, peuvent réactiver des traumatismes, particulièrement la phase de la première agression.
Un appel à la société et à la politique
Le Dr Strnad appelle la sphère politique à créer les conditions – financières, humaines et juridiques – pour une meilleure détection de ces actes. « Les auteurs de ces crimes n’ont qu’une seule crainte : être dénoncés », martèle-t-elle.
Elle plaide pour une « culture du regard et de la parole » permettant d’aborder le sujet objectivement. La violence contre les enfants est un « phénomène de masse » et ne relève pas de la sphère privée. L’ensemble des professionnels en contact avec des enfants – enseignants, éducateurs, médecins – doit s’informer. « Chaque individu peut y contribuer », conclut-elle.
Dans son livre « Kein Kind ist sicher » (Aucun enfant n’est en sécurité), le Dr Eva Strnad offre aux parents et aux professionnels les outils nécessaires pour lutter contre la violence sexuelle envers les enfants, en détaillant les stratégies des agresseurs et en proposant des pistes concrètes pour la protection. Un ouvrage vivement recommandé pour quiconque côtoie des enfants au quotidien.