Publié le 12 février 2026 à 11h10. L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) s’efforce de décarboner son secteur énergétique, confrontée à une demande d’électricité en forte croissance et à une dépendance persistante aux combustibles fossiles. Des projets pilotes innovants, comme l’exportation d’énergie éolienne du Laos vers le Vietnam, pourraient ouvrir la voie à une intégration régionale plus poussée et à un système électrique interconnecté.
- La réussite de projets concrets peut stimuler des réformes politiques plus larges en amont.
- Une valeur économique claire pour acheteurs et vendeurs est plus déterminante que des incitations générales.
- La cohérence des politiques à long terme est un facteur clé pour attirer les investissements.
- L’engagement précoce des communautés locales est essentiel pour obtenir leur adhésion.
La décarbonation de l’ASEAN représente un défi majeur, à la fois urgent et structurel. Selon les prévisions, la demande d’électricité devrait plus que doubler d’ici 2050, mais les combustibles fossiles continuent de dominer le mix énergétique, comme le souligne une récente étude. Malgré les efforts pour développer les énergies renouvelables, les émissions globales ne diminuent pas suffisamment.
Le principal obstacle à surmonter est le manque d’intégration : des réseaux électriques plus performants, une électrification accrue et un commerce transfrontalier d’énergie propre sont indispensables pour acheminer l’électricité là où elle est produite en abondance vers les zones qui en ont besoin. Le projet de réseau électrique de l’ASEAN (APG) incarne cette ambition depuis longtemps, mais sa mise en œuvre a été inégale en raison des disparités géographiques, des modèles de marché différents et des capacités institutionnelles variables.
Plutôt que de viser un projet unique et ambitieux, la prochaine phase de coopération régionale doit privilégier des initiatives pragmatiques et financièrement viables, qui renforceront la confiance étape par étape. Ces succès initiaux pourraient ensuite conduire à un alignement politique plus large et, à terme, à un système électrique d’Asie du Sud-Est véritablement interconnecté.
Développer une preuve de concept grâce à des initiatives locales
Le projet d’énergie éolienne de mousson, le premier projet d’exportation d’énergie éolienne transfrontalière à grande échelle en Asie, démontre que l’intégration régionale des énergies renouvelables est possible, même en l’absence d’un cadre régional formel. Ce projet permettra de fournir 600 MW d’énergie éolienne produite au Laos au Vietnam, via une ligne de transmission dédiée de 500 kV. Il illustre comment l’innovation locale, l’engagement constant des parties prenantes et une structuration financière solide peuvent surmonter les obstacles politiques, réglementaires et techniques.
Développé avant la mise en place de mécanismes de commerce des énergies renouvelables au sein de l’ASEAN, le projet Monsoon Wind a réussi à aligner les intérêts nationaux. Le Laos a ainsi pu poursuivre une croissance des énergies renouvelables axée sur l’exportation et diversifier sa production au-delà de l’hydroélectricité, tandis que le Vietnam a trouvé une source d’électricité complémentaire pendant la saison sèche, palliant ainsi ses déficits hydroélectriques. L’intégration du projet dans les plans énergétiques nationaux des deux pays a également été un facteur déterminant, lui conférant une légitimité politique et facilitant les accords d’achat d’électricité et la coordination du réseau.
La viabilité financière a été un élément clé. La Banque asiatique de développement a dirigé le financement sans recours, en recourant à des prêts concessionnels, des capitaux commerciaux, des contrats EPC (Engineering Procurement and Construction) et une atténuation des risques sur mesure, ancrée dans un contrat d’achat d’électricité (PPA) de 25 ans. Cette approche a permis de conclure un financement avec plus de 20 prêteurs (Figure 2, non reproduite ici).
Ce projet a créé un précédent régional pour les énergies renouvelables transfrontalières au sein de l’ASEAN. Des mesures de protection environnementales et sociales robustes et précoces, notamment le partage des bénéfices avec les communautés locales, ont contribué à obtenir le soutien de la population et à éviter les retards.
Rendre l’infrastructure du réseau régional financièrement attractive
Les projets électriques transfrontaliers dans l’ASEAN sont encore confrontés à des coûts de transaction élevés en raison de réglementations fragmentées, de normes techniques divergentes et de processus d’approbation incohérents. L’absence de règles harmonisées concernant les frais de transport, les structures des PPA et les mécanismes de résolution des différends a entraîné des négociations bilatérales, retardant la réalisation des projets et limitant la mise en œuvre du réseau électrique de l’ASEAN (APG).
Des financements innovants sont essentiels pour permettre une expansion à grande échelle. Le financement mixte, les instruments de partage des risques et les modèles de partenariat public-privé (PPP) peuvent améliorer considérablement la viabilité financière tout en limitant l’exposition des finances publiques. Comme l’a démontré le projet Monsoon Wind Power, ces mécanismes peuvent rendre les énergies renouvelables transfrontalières complexes investissables et stimuler l’apprentissage politique.
Les experts recommandent la mise en place d’une plateforme d’investissement régionale, telle que l’ Initiative de financement des réseaux électriques de l’ASEAN (lancée en octobre 2025 par le Secrétariat de l’ASEAN en collaboration avec la Banque asiatique de développement et la Banque mondiale), afin de normaliser les exigences de viabilité financière, de regrouper la demande, d’institutionnaliser les outils financiers et de mobiliser des capitaux à grande échelle, en s’inspirant des modèles réussis dans d’autres régions.
Les risques liés aux prix et aux prélèvements restent des obstacles majeurs à l’attraction des investissements privés dans les infrastructures de réseau. Des progrès en matière de tarifs reflétant les coûts, de modalités d’achat solvables et de dispositions standard de partage des risques – soutenus par des garanties, des couvertures de change et des capitaux de première perte provenant d’acteurs multilatéraux et philanthropiques – pourraient accélérer les négociations au sein de l’ASEAN.
Si les premiers projets transfrontaliers ont été des pionniers, la prochaine phase de l’intégration de l’ASEAN nécessitera des voies politiques plus fluides pour une réplication à grande échelle. Les réformes en cours dans des pays comme le Cambodge, avec sa loi révisée sur les PPP, qui encouragent les investissements privés dans les transports et les liaisons transfrontalières, et le leadership de la Malaisie à travers des cadres politiques tels que le Programme d’énergies renouvelables pour les ventes transfrontalières d’électricité (CBES) et la Bourse de l’énergie de Malaisie (ENEGEM), témoignent d’une volonté d’intégration régionale à grande échelle, mais la mise en œuvre reste inégale.
En conclusion, la transition énergétique de l’ASEAN dépend d’une évolution vers un modèle d’intégration ascendante : permettre à des projets pilotes viables de démontrer leur valeur, d’attirer des capitaux privés et de stimuler des réformes politiques en amont. Avec un engagement politique aligné, des institutions renforcées et un financement climatique innovant, l’APG peut devenir un système électrique résilient, capable d’atteindre les objectifs de décarbonation de la région.
Cet article a été rédigé par le Dr Maitreyee Mukherjee (chercheuse) et Mme Anmol Nayak (associée de recherche) de l’Institut pour l’environnement et la durabilité, Lee Kuan Yew School of Public Policy, NUS.