Publié le 15 février 2024 à 06h00. La nomination imminente de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale américaine (Fed) suscite des interrogations sur l’avenir de la politique monétaire, notamment en ce qui concerne la réduction des taux d’intérêt et la gestion du bilan de la banque centrale.
- L’arrivée de Kevin Warsh à la Fed pourrait marquer un tournant vers une politique monétaire plus agile et moins interventionniste.
- Une réduction trop rapide du bilan de la Fed pourrait déstabiliser les marchés financiers et provoquer une crise à court terme, selon l’économiste Atakan Bakiskan.
- L’espoir d’un regain de productivité grâce à l’intelligence artificielle pourrait jouer un rôle dans la capacité de la Fed à baisser les taux d’intérêt.
La désignation de Kevin Warsh comme futur président de la Réserve fédérale américaine met fin à des mois de spéculations. Cette décision ouvre la voie à une nouvelle phase, potentiellement marquée par des changements significatifs dans la stratégie de la banque centrale. Les marchés s’interrogent désormais sur les conséquences de cette nomination, en particulier sur la trajectoire des taux d’intérêt et la gestion du bilan de la Fed.
Selon Atakan Bakiskan, économiste chez Berenberg, le nouveau gouverneur de la banque centrale abordera son mandat avec « des incitations et des ambitions pour révolutionner la Fed ». Il souligne que, comme tous les candidats potentiels à ce poste, Warsh est favorable à une baisse des taux. Cependant, ce qui le distingue, c’est son volonté affirmée de rendre le bilan de la Fed plus flexible. Warsh souhaiterait que la banque centrale joue un rôle moins prépondérant sur les marchés financiers et qu’elle ne maintienne pas une économie caractérisée par une accumulation d’actifs et une faible rentabilité, susceptible d’aggraver les inégalités.
M. Bakiskan explique :
« Comme tous les autres candidats à la présidence de la Réserve fédérale, est favorable à des taux plus bas (ce qui n’est pas très surprenant). Ce qui le distingue, c’est son fort désir d’un bilan plus agile pour la Réserve fédérale. Warsh souhaite que la Réserve fédérale joue un rôle réduit sur les marchés financiers et ne maintienne pas une économie « riche en actifs et pauvre en revenus » qui alimenterait les inégalités. »
Atakan Bakiskan, économiste à Berenberg
L’analyste de Berenberg rappelle que le bilan important de la Fed a contribué à limiter les risques financiers et à favoriser la prospérité de Wall Street, notamment pendant les périodes de difficultés. Il s’interroge donc sur les conséquences négatives qu’une réduction « brutale » de ce bilan pourrait avoir sur les marchés.
Il met en garde contre la complexité de la structure de la Fed et des réglementations en matière de liquidité, qui se sont accrues depuis le passage à un système de réserves abondantes en 2019. Selon lui, une réduction rapide du bilan sans une révision des réglementations ou une modification du cadre pourrait provoquer une crise sur les marchés du financement à court terme, en particulier dans un contexte où les facilités de prise en pension au jour le jour de la Fed sont limitées et où les réserves bancaires sont déjà sous tension.
« La structure de la Fed et les réglementations en matière de liquidité sont trop complexes (et sont devenues encore plus complexes depuis que la Fed est passée d’un cadre de réserves légères à un cadre riche en réserves en 2019) pour que la Fed réduise brusquement son bilan sans réécrire la réglementation ni modifier le cadre. »
Atakan Bakiskan, économiste à Berenberg
M. Bakiskan estime que les marchés réagiraient rapidement à toute erreur de manipulation et pourraient en conséquence se détourner des actifs américains, entraînant une baisse du dollar. Il anticipe que ce risque de réaction négative pourrait freiner toute tentative de réduction rapide du bilan.
Pour atteindre son objectif d’équilibre, M. Bakiskan suggère que la Fed pourrait simplement réduire son portefeuille de titres. Il envisage également d’autres options pour minimiser l’impact sur les marchés, notamment une modification de la composition des actifs de la Fed, en privilégiant les bons du Trésor.
« Une alternative plus simple et moins douloureuse serait de modifier la composition des actifs de la Fed et qu’il se compose simplement de bons du Trésor. Dans ce cas, l’expansion du bilan de la Fed augmenterait les réserves bancaires avec une empreinte minimale. »
Atakan Bakiskan, économiste à Berenberg
Il prévoit que la Fed, sous la direction de Warsh, adopterait dans un premier temps cette approche, avant d’envisager une déréglementation ou une contraction du bilan. Il anticipe que le résultat le plus probable serait une modification de la composition des actifs de la Fed, avec une prédominance des bons du Trésor, dans le but de gérer les réserves. Si, par la suite, la réduction du bilan se fait progressivement, en parallèle d’une réécriture de la réglementation, la Fed pourrait mettre en œuvre une baisse de 25 points de base en juin, comme le prévoit Berenberg. Cette situation devrait entraîner une pente plus prononcée de la courbe des rendements et une baisse du dollar, en raison de l’incertitude suscitée par les changements de politique de la Fed.
Par ailleurs, l’économiste de Berenberg souligne que, comme beaucoup d’autres, Warsh croit en un boom de productivité alimenté par l’intelligence artificielle (IA). Couplé à une certaine déréglementation, ce regain de productivité pourrait générer une désinflation suffisante pour permettre à la Fed de réduire davantage les taux d’intérêt. Il tempère toutefois en soulignant que les gains de productivité liés à l’IA sont davantage un espoir qu’une certitude, faute de preuves concrètes. Il rappelle que cette approche, consistant à anticiper une augmentation de la productivité, rappelle la stratégie opportuniste de désinflation adoptée par la Fed sous la direction d’Alan Greenspan au milieu des années 1990.
À l’époque, les décideurs politiques ne cherchaient pas activement à freiner la demande pour réduire l’inflation, mais plutôt à anticiper une expansion de l’offre économique. M. Bakiskan conclut que Warsh devra convaincre les autres membres du comité que le boom de productivité est imminent, tout en reconnaissant que les gains de productivité récents proviennent principalement des secteurs qui ont le plus investi dans l’IA, et qu’il est difficile d’établir un lien de causalité direct.
En définitive, l’analyste estime qu’il n’existe pas encore suffisamment de preuves pour convaincre l’ensemble du comité du FOMC que la productivité basée sur l’IA compensera une éventuelle reprise des pressions inflationnistes.