Des communautés autochtones brésiliennes maintiennent un blocus de deux semaines contre un port céréalier de l’entreprise Cargill à Santarém, dans l’État du Pará, pour dénoncer un décret gouvernemental controversé qui ouvre la voie à la transformation des fleuves amazoniens en voies navigables industrielles.
Le blocage, qui a débuté le 4 février 2026, vise à obtenir l’abrogation d’un décret adopté en août 2025. Ce dernier autorise l’ouverture de portions des fleuves Tapajós, Madeira et Tocantins, et les inclut dans le Programme national de privatisation (PND) du Brésil. Le gouvernement justifie cette mesure par la nécessité de « maintenir la navigabilité » pour les cargos de grande taille, en recourant à des opérations de dragage potentiellement dévastatrices pour l’environnement.
Les peuples autochtones dénoncent l’absence de consultation libre, préalable et éclairée, une exigence stipulée par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT). L’arrivée de représentants du peuple Munduruku, venus du haut bassin du Tapajós, a renforcé le mouvement et porté le nombre de manifestants à environ 700, à la veille de négociations prévues.
Selon les représentants autochtones, la politique des « voies navigables concédées » et le dragage des fleuves entraîneront une augmentation du trafic maritime, une pression accrue sur les ressources halieutiques et la mise en péril de sites d’importance culturelle et spirituelle. Par ailleurs, la construction de ports céréaliers illégaux se poursuit le long du fleuve.
Une étude menée par Terra de Direitos a recensé 41 ports en phase de planification, de construction ou d’exploitation à Itaituba, Santarém et Rurópolis. L’étude souligne des lacunes récurrentes dans l’attribution des licences et la consultation des populations autochtones. Elle rappelle également que le premier port céréalier de la région, exploité par Cargill depuis 2003, a été construit sans les consultations appropriées.
« Les infrastructures prévues ne sont pas pour nous et ne le seront jamais. Il s’agit d’un projet mortel destiné à détruire notre rivière et nos sites sacrés… Nous exigeons le respect et la consultation », a déclaré Alessandra Korap Munduruku, militante indigène et lauréate du Prix Goldman pour l’environnement 2023.
Le ministère brésilien des Peuples autochtones a reconnu la légitimité de ces préoccupations dans un communiqué, affirmant qu’aucun projet ne peut être mis en œuvre sans le consentement libre, préalable et éclairé des peuples concernés. Vivi Borari, leader indigène et activiste du mouvement Tapajós Vivo, a rappelé que lors de la COP30, plus de 500 peuples autochtones du monde entier avaient alerté sur les risques liés aux projets du corridor d’exportation de Ferrogrão et au dragage du Tapajós, mais que leurs revendications restaient sans réponse concrète.
Christian Poirier, directeur du programme Amazon Watch, a mis en garde contre les conséquences désastreuses des exigences des négociants en matières premières comme Cargill, qui favorisent la privatisation des fleuves amazoniens et la construction de mégaprojets tels que Ferrogrão.
Le 6 février, le gouvernement brésilien a suspendu provisoirement l’appel d’offres pour le dragage du Rio Tapajós, affirmant qu’il s’agissait d’une mesure de routine sans lien avec les réglementations environnementales concernant la voie navigable. Le décret controversé reste toutefois en vigueur.