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Comment une blessure morale signale un échec systémique

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Une angoisse sourde, une pression persistante dans la poitrine… De plus en plus de professionnels de santé, et au-delà, reconnaissent les symptômes d’une blessure morale, un traumatisme psychologique complexe lié à la confrontation à des événements qui violent les valeurs fondamentales d’un individu. Ce sentiment croissant d’impuissance face à la violence et à l’injustice pourrait signaler un malaise plus profond dans la société.

Pour Courtney Markham-Abedi, psychiatre, cette prise de conscience est récente. Depuis un mois, elle se réveillait avec cette sensation oppressante, initialement attribuée à l’anxiété. Mais la situation s’est aggravée, notamment après la mort de Renee Good, abattue par un agent de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) dans le Minnesota. « C’est alors qu’il m’est venu à l’esprit que ce sentiment était une blessure morale, et non une simple anxiété », explique-t-elle.

Le concept de blessure morale a été initialement développé par le psychiatre Jonathan Shay pour décrire l’expérience des anciens combattants confrontés à des situations extrêmes. Il s’agit d’une souffrance qui naît de la participation, de l’impossibilité d’empêcher, ou du simple fait d’être témoin d’un acte qui contrevient aux convictions morales profondes d’une personne. Ce type de traumatisme est aujourd’hui de plus en plus reconnu dans le domaine médical.

Markham-Abedi relève d’ailleurs une représentation frappante de ce phénomène dans la série télévisée The Pitt, où le personnel hospitalier semble accumuler les blessures morales au fil des quarts de travail. « En tant que médecin, je me suis sentie mal à l’aise et émotionnellement touchée en regardant cette série, réalisant qu’elle dépeignait avec précision cette réalité, heure après heure », témoigne-t-elle.

La psychiatre décrit cette blessure comme un creux au ventre, une accélération du rythme cardiaque, une envie irrépressible de fuir. Elle peut se manifester par un épuisement profond, une lutte constante pour retenir ses larmes. Les conséquences peuvent s’étendre sur des mois, voire toute une vie, s’accumulant au fil des expériences douloureuses.

Markham-Abedi souligne qu’elle avait toujours associé ce type de traumatisme à son travail, sans réaliser qu’il pouvait également se manifester dans d’autres aspects de sa vie. Elle y voit aujourd’hui un symptôme d’un malaise plus généralisé, exacerbé par le contexte actuel.

Elle évoque la métaphore du « canari éthique », popularisée au début des années 2000, qui compare la blessure morale à un canari dans une mine : un signal d’alarme indiquant la nécessité de changements systémiques. « Je pense que nous sommes à un point de bascule dans ce pays, et je soupçonne que beaucoup de gens se réveillent avec la même douleur à la poitrine que moi », affirme-t-elle.

Le sentiment d’impuissance est un élément central de cette problématique. Markham-Abedi reconnaît se sentir parfois paralysée par le sentiment que ses actions individuelles ne peuvent pas faire de différence, un sentiment qu’elle attribue en partie à son propre privilège. « Je vote, bien sûr, mais cela ne suffit pas », concède-t-elle.

L’affaire Renee Good, tuée par balle devant sa famille à quelques kilomètres du lieu où George Floyd a perdu la vie cinq ans auparavant, illustre la violence systémique à laquelle sont confrontées certaines communautés. Markham-Abedi souligne que la violence envers les femmes, en particulier les femmes blanches, est souvent dissimulée, mais qu’elle est devenue visible au grand jour dans ce cas précis, aggravée par les propos insultants de l’agent impliqué. La réaction rapide de certains médias pour discréditer la victime est également perçue comme une blessure supplémentaire.

« En tant que femme blanche et privilégiée, je suis peut-être en retard pour prendre conscience de ces réalités, mais je suis déterminée à me déconstruire et à comprendre les mécanismes de la suprématie blanche », conclut Markham-Abedi. Elle espère que sa prise de conscience pourra aider d’autres personnes à identifier et à comprendre la peur et l’angoisse qui les assaillent.

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