L’intelligence artificielle a franchi un cap, suscitant une inquiétude croissante dans la Silicon Valley : certains experts prédisent une transformation économique et sociale d’une ampleur comparable, voire supérieure, à celle provoquée par la pandémie de Covid-19.
Cette semaine, Matt Shumer, PDG d’HyperWrite, a publié un essai remarqué qui a fait le tour du web, affirmant que nous sommes à l’aube d’un bouleversement majeur. Selon lui, l’IA est passée, aux yeux des professionnels de la technologie, du statut d’« outil utile » à celui de « remplaçant potentiel », une expérience que le grand public est sur le point de vivre à son tour.
Le constat est partagé par d’autres acteurs clés du secteur. SemiAnalysis, une publication spécialisée dans l’industrie des puces, a déclaré jeudi dernier que les progrès de l’IA avaient atteint un « point d’inflexion ». Sam Altman, PDG d’OpenAI, a quant à lui exprimé, lors d’un sommet organisé par Cisco Systems, qu’il s’agissait de « la première fois qu’il percevait un nouvel élan comparable à celui de ChatGPT », un aperçu clair de l’avenir du travail intellectuel. Dario Amodei, son concurrent chez Anthropic, estime que l’IA dépassera les capacités humaines dans presque tous les domaines d’ici quelques années seulement.
Cette prise de conscience s’est traduite par des mouvements sur les marchés financiers. Les cours des actions de certaines entreprises spécialisées dans les logiciels ont chuté, les investisseurs anticipant que l’IA les rendra rapidement obsolètes.
Les « agents » d’IA, comme Claude Code, sont capables de mener à bien des projets complexes de manière autonome, sans se limiter à répondre à des questions. Ils représentent donc une menace potentielle pour les emplois qualifiés. Les investisseurs considèrent désormais l’IA agentique comme une menace existentielle pour de nombreuses entreprises traditionnelles de logiciels et de conseil. Si les capacités de l’IA continuent de s’améliorer au rythme actuel, la situation pourrait devenir radicale d’ici 2027.
Il y a encore quelques mois, l’opinion générale était que l’IA était une bulle spéculative sur le point d’éclater. Les dépenses en capital des grands laboratoires dépassaient largement leurs revenus, et la rentabilité de ces investissements massifs restait incertaine. Les données économiques ne montraient qu’un impact marginal de l’IA sur la productivité et l’emploi.
Ce qui a changé, c’est la révolution dite « agentique ». Jusqu’à récemment, les systèmes d’IA étaient essentiellement passifs : ils répondaient à une question, puis attendaient une nouvelle instruction. Les nouveaux systèmes, comme Claude Code ou Codex d’OpenAI, sont plus autonomes. Ils reçoivent un objectif général – par exemple, « détecter et corriger le bug qui fait planter notre application » – et trouvent par eux-mêmes les moyens de l’atteindre, en utilisant des outils et en itérant jusqu’à la résolution du problème. Ils fonctionnent davantage comme des employés juniors que comme de simples moteurs de recherche.
Cette évolution est particulièrement frappante. CNBC a récemment illustré le potentiel de ces nouveaux systèmes en demandant à Claude Code de créer un concurrent à lundi.com, une plateforme de gestion de projets valorisée à 5 milliards de dollars (environ 4,6 milliards d’euros). En une heure, les journalistes ont obtenu un logiciel fonctionnel, ce qui a entraîné une chute d’environ 20 % de l’action lundi.com la semaine dernière.
Cette situation explique pourquoi de nombreux experts prédisent des perturbations massives à court terme. Même si les progrès de l’IA s’arrêtaient aujourd’hui, l’adoption des systèmes existants dévaloriserait déjà de nombreuses entreprises et emplois.
Les laboratoires d’IA eux-mêmes adoptent massivement ces nouveaux outils : les ingénieurs d’Anthropic et d’OpenAI affirment que presque 100 % de leur code est désormais généré par l’IA. Certains craignent que cela ne déclenche une réaction en chaîne, où chaque avancée accélère la suivante, créant une boucle de rétroaction auto-renforcée.
Selon METR, une organisation de recherche sur l’intelligence artificielle, les capacités de l’IA doublent tous les sept mois. Cette croissance exponentielle est difficile à appréhender. En mars 2020, les cas de Covid-19 doublaient tous les deux à trois jours aux États-Unis, mais le nombre absolu de cas restait faible au début du mois. De nombreux Américains ont été pris au dépourvu lorsque plus de 200 000 de leurs compatriotes ont été touchés par le virus le 1er avril.
Cependant, il est important de rester prudent. L’IA reste sujette à des erreurs, ce qui limite son potentiel de remplacement des travailleurs humains. De plus, l’inertie institutionnelle et les réglementations pourraient ralentir son adoption. Enfin, il n’est pas certain que les capacités de l’IA continueront à croître de manière exponentielle.
Néanmoins, les arguments des partisans de l’IA se sont renforcés. Les systèmes actuels sont déjà suffisamment puissants pour transformer de nombreux secteurs, et les systèmes de demain le seront encore plus. Il est donc temps de se préparer à un changement majeur, même si la singularité n’est pas pour autant imminente.