Publié le 15 février 2024 05:41:00. Après une période de difficultés financières, la Zambie voit son secteur du cuivre, essentiel à la transition énergétique mondiale, attirer une nouvelle vague d’investissements, suscitant à la fois espoirs de prospérité et inquiétudes quant à l’impact environnemental et social de cette ruée vers les ressources.
- La demande croissante en cuivre, liée à l’intelligence artificielle, aux énergies renouvelables et à la défense, relance l’économie zambienne.
- Plus de 12 milliards de dollars (environ 10 milliards d’euros) ont été investis dans le secteur minier zambien depuis 2022.
- La compétition géopolitique entre grandes puissances pour sécuriser l’approvisionnement en cuivre se manifeste en Zambie.
La Zambie connaît un retournement de fortune spectaculaire. Cinq ans après avoir été incapable de rembourser sa dette au plus fort de la pandémie de Covid-19, le pays est devenu un point focal dans la course mondiale au cuivre, un métal crucial pour les technologies émergentes et la décarbonation de l’économie. Des puissances comme la Chine, les États-Unis, le Canada, l’Union européenne, l’Inde et les États du Golfe se disputent l’accès aux vastes réserves de ce métal surnommé « or rouge ».
« Les investisseurs sont de retour », a déclaré le président Hakainde Hichilema lors de la principale conférence minière du continent, le Mining Indaba, qui s’est tenue lundi au Cap, en Afrique du Sud. Selon lui, plus de 12 milliards de dollars (environ 10 milliards d’euros) ont afflué vers le secteur minier zambien depuis 2022. Cette affluence d’investissements est alimentée par la demande croissante en cuivre, un composant essentiel des réseaux électriques, des centres de données, des véhicules électriques, des panneaux solaires et des éoliennes.
La Zambie, deuxième producteur de cuivre d’Afrique derrière la République démocratique du Congo, et huitième au monde selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), bénéficie d’une stabilité politique accrue, notamment grâce à une transition politique apaisée en 2021. Le cuivre représente environ 15 % du produit intérieur brut (PIB) du pays et plus de 70 % de ses recettes d’exportation. La production a augmenté de 8 % l’année dernière, et le gouvernement ambitionne de la tripler pour atteindre 890 000 tonnes annuelles d’ici une décennie.
Cette dynamique positive se traduit par une croissance économique robuste. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une croissance de 5,8 % pour la Zambie cette année, ce qui en fait l’une des économies les plus dynamiques du continent africain. « Les graines germent et la récolte arrive », a affirmé le président Hichilema, soulignant l’optimisme qui règne au sein du gouvernement.
Cependant, cette expansion rapide de l’industrie minière, connue pour son impact environnemental significatif, suscite des inquiétudes quant aux risques pour les populations locales. La crainte d’un modèle exclusivement extractif, sans réelle création de valeur ajoutée sur place, est également présente. Daniel Litvin, du groupe Resource Resolutions, met en garde :
« Il faut avoir en tête que l’histoire peut se répéter. »
Daniel Litvin, Resource Resolutions
Il rappelle la ruée des Européens sur les ressources africaines à l’époque coloniale et souligne le risque que les élites s’enrichissent au détriment de la population. Il critique également les « récits de partenariat » mis en avant par les grandes puissances, les considérant comme pouvant masquer des intérêts sous-jacents.
Le secteur minier zambien est actuellement dominé par les entreprises chinoises, qui détiennent des participations majeures dans des mines et des fonderies clés. Le canadien First Quantum Minerals, premier contribuable de Lusaka, est également un acteur majeur. Des investisseurs indiens et du Golfe étendent leur présence, tandis que les États-Unis, après un retrait opéré il y a des décennies, font leur retour.
Washington a lancé ce mois-ci le projet « Vault » (« Chambre forte »), une initiative public-privé dotée de 12 milliards de dollars (environ 10 milliards d’euros) visant à sécuriser les matières premières stratégiques et à réduire sa dépendance envers la Chine. Mike Kopp, conseiller du secrétaire à l’énergie des États-Unis, a déclaré au Mining Indaba :
« On est au début d’un nouveau chapitre spectaculaire à venir dans la manière dont le +monde libre+ s’approvisionne et échange les matières premières stratégiques. »
Mike Kopp, conseiller du secrétaire à l’énergie des États-Unis
Les droits de douane américains imposés l’année dernière ont contribué à faire grimper les prix du cuivre à des niveaux record, incitant les entreprises à se constituer des stocks.
Deprose Muchena, directeur de programme à l’Open Society Foundation, l’organisation philanthropique du milliardaire américain George Soros, analyse :
« Le risque, c’est que cette compétition entre grandes puissances se transforme en une course pour sécuriser l’approvisionnement à des conditions servant les marchés et non les populations des pays producteurs. »
Deprose Muchena, Open Society Foundation
Malgré la richesse de son sous-sol, plus de 70 % des 21 millions d’habitants de la Zambie vivent dans la pauvreté, selon la Banque mondiale.
« Le monde découvre le cuivre de la Zambie. Mais le pays vit avec le cuivre et ses conséquences depuis un siècle », souligne Deprose Muchena. Les dommages environnementaux causés par l’extraction minière gangrènent depuis longtemps la ceinture de cuivre zambienne. En février 2025, des dizaines de millions de litres de déchets acides ont été déversés dans la nature suite à la rupture d’un bassin de résidus d’une mine détenue par une entreprise chinoise près de Kitwe, à environ 285 kilomètres au nord de Lusaka. Des polluants ont atteint un affluent alimentant le fleuve Kafue, le plus long de Zambie et une source majeure d’eau potable. Des agriculteurs zambiens ont intenté une action en justice, demandant 80 milliards de dollars d’indemnisation et de réhabilitation.
« Est-ce que ce nouveau boom sera différent ? Il faudrait que la gouvernance et la place accordée aux droits des populations locales soient centrales », juge Deprose Muchena. « Qu’il ne soit pas seulement question de sécurité des chaînes d’approvisionnement. »