Publié le 2024-02-29 00:00:00. Le dépistage des cancers, bien que précieux pour un diagnostic précoce, n’est pas toujours nécessaire et peut même s’avérer plus nuisible que bénéfique pour certains patients. Des experts plaident pour une approche plus personnalisée et moins systématique.
- Le surdiagnostic est une réalité pour certains cancers, notamment le cancer du sein et de la prostate, où des formes indolentes sont parfois détectées et traitées inutilement.
- L’étiquette de « cancer » peut engendrer une souffrance psychologique supérieure à celle causée par la maladie elle-même.
- Un dépistage adapté au profil de risque individuel est envisagé comme une solution pour éviter les examens inutiles et cibler les personnes les plus vulnérables.
Grâce aux avancées technologiques, la médecine est aujourd’hui capable de détecter des lésions minuscules qui passaient auparavant inaperçues. Si cette capacité est un atout indéniable, elle soulève également des questions quant à la pertinence d’un dépistage systématique pour tous. De nombreuses études mettent en évidence le phénomène du « surdiagnostic », où des cancers sont détectés qui n’auraient jamais causé de problèmes de santé.
Certains cancers, comme celui de la prostate, évoluent très lentement et ne mettent jamais la vie en danger. Dans ces cas, le diagnostic et les traitements peuvent entraîner une baisse significative de la qualité de vie, des effets secondaires indésirables et des conséquences psychosociales importantes.
« Nous constatons trop souvent que les personnes qualifiées de « cancer » souffrent davantage de cette étiquette que du cancer lui-même. »
Docteur Gilles Henrard, médecin généraliste, membre du Trial Board du Centre fédéral de connaissances en matière de santé (KCE) et enseignant à l’Université de Liège
« Dans ma pratique de médecine générale, il devient courant de ne pas proposer de dépistage à certains patients, ou de le faire avec prudence et moins fréquemment », explique le docteur Gilles Henrard. « Par exemple, nous pouvons limiter la surveillance des niveaux de PSA (antigène prostatique spécifique) pour éviter de diagnostiquer des cancers qui n’auraient pas posé de problème. Nous observons une augmentation des taux de prévalence – le nombre de nouveaux cas diagnostiqués chaque année – de nombreux cancers, mais la mortalité directement liée à ces cancers n’augmente pas proportionnellement. »
Cette situation interroge sur l’efficacité du « surdépistage », alimenté par l’amélioration constante des technologies d’imagerie et la tendance à la médicalisation excessive de notre société. L’industrie pharmaceutique a parfois tendance à définir de nouvelles « maladies » afin de commercialiser des traitements correspondants, comme ce fut le cas avec l’hypercholestérolémie ou l’ostéoporose, qui sont davantage des facteurs de risque que des maladies en soi.
« Cela crée une forme de dépendance au système médical », estime le docteur Henrard. « La question est de savoir si l’on peut encore se sentir en bonne santé dans un monde où le risque de développer une maladie est prévisible dès la naissance. Prenons l’exemple du cancer du poumon : le dépistage actuel vise à réduire la mortalité en permettant une intervention chirurgicale précoce. Mais en tant que médecin généraliste, je préférerais que mes patients arrêtent de fumer. Il existe également des cancers qui ne poseront pas de problèmes pendant de nombreuses années. Il est crucial de distinguer un cancer agressif d’un cancer latent. »
Outre le surdiagnostic, le docteur Henrard critique les découvertes fortuites lors d’examens réalisés pour d’autres raisons. « Un scanner pulmonaire révèle une anomalie sur le foie, un scénario que je rencontre chaque semaine dans mon cabinet. » En d’autres termes, plus le nombre de tests augmente, plus le risque de découvrir une anomalie, même si celle-ci n’aurait jamais causé de problèmes, est élevé.
« Le défi est qu’il est difficile pour un médecin de s’abstenir d’intervenir. Arrêter le dépistage peut donner au patient l’impression d’être abandonné. C’est pourquoi nous devons apprendre à aborder ces questions de manière positive, en expliquant à nos patients que nous voulons les protéger des effets néfastes des traitements et prendre des décisions éclairées ensemble. »
Le dépistage ne doit donc jamais être considéré comme un acte anodin : il a des conséquences qu’il faut évaluer attentivement. « Nous devons faire preuve de patience et éviter de précipiter les choses. Il est important de laisser les individus prendre leurs propres décisions, car il peut être judicieux de renoncer au dépistage. »
Dépistage organisé
En Belgique, trois programmes de dépistage organisé sont mis en place pour détecter les cancers à un stade précoce et augmenter les chances de guérison. Ces programmes sont soumis à des critères d’âge et de fréquence spécifiques. Le dépistage est proposé pour le cancer du sein (le cancer le plus fréquent chez la femme, avec 11 000 nouveaux cas par an), le cancer colorectal (le troisième cancer le plus fréquent chez l’homme et la femme, avec 8 000 nouveaux cas chaque année) et le cancer du col de l’utérus (le quatrième cancer le plus fréquent chez les jeunes femmes). Depuis 2001, toutes les femmes de 50 à 69 ans reçoivent tous les deux ans une lettre de prescription pour une mammographie dans un centre agréé.
Le dépistage organisé du cancer du côlon existe en Flandre depuis 2013. Les personnes âgées de 50 à 74 ans sont invitées à effectuer une analyse de selles tous les deux ans, afin de détecter la présence de sang occulte (non visible à l’œil nu). Un résultat anormal nécessite une coloscopie pour confirmer ou infirmer le diagnostic.
Depuis janvier 2025, toutes les femmes âgées de 25 à 64 ans peuvent participer au dépistage organisé du cancer du col de l’utérus. Les femmes de 25 à 29 ans peuvent se faire examiner tous les trois ans, les femmes de plus de 30 ans tous les cinq ans.
Vers un dépistage sur mesure
Un dépistage adapté au profil de risque du patient est désormais envisagé comme une piste d’avenir, afin d’éviter de surdépister les personnes qui n’en ont pas besoin et de dépister plus tôt et plus souvent les personnes à risque accru. Une attention particulière est portée au dépistage personnalisé du cancer du sein. « Le risque est accru dans certaines populations, notamment chez les personnes ayant des antécédents familiaux de cancer du sein (parents, oncles, tantes, frères, sœurs et enfants), ou porteuses de mutations génétiques comme BRCA-1 et BRCA-2 », explique le docteur Véronique Le Ray de la Fondation contre le cancer. « Discutez-en avec votre médecin et examinez régulièrement vos seins sous la douche, une semaine après vos règles, pour détecter toute asymétrie, changement de couleur ou de forme, ou présence de bosses. »
Une étude européenne à grande échelle (mypebs.eu) vise à déterminer les conditions d’un dépistage optimal du cancer du sein. Elle compare les bénéfices d’un dépistage standard à ceux d’une approche personnalisée basée sur le profil de risque (antécédents familiaux, poids, âge des premières menstruations, date de la ménopause, densité mammaire). Dans cette étude, les femmes à très haut risque sont dépistées annuellement par mammographie et IRM, tandis que les femmes à faible risque ne sont dépistées par mammographie que tous les 4 ans.