La révolution numérique bouscule la finance mondiale à un rythme effréné. Une nouvelle analyse de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) décortique comment la fintech, les géants du web, les cryptomonnaies et la tokenisation sont en train de redessiner les contours du système financier international. Le constat est clair : si l’innovation progresse, une gouvernance attentive est indispensable pour en récolter les fruits et éviter les écueils.
Les entreprises de technologie financière (fintech) et les grandes plateformes technologiques rivalisent désormais avec les acteurs bancaires traditionnels, mais aussi collaborent avec eux. Des infrastructures de paiement publiques comme le brésilien Pix ou l’indien UPI démontrent qu’une innovation réussie et inclusive naît de l’interopérabilité des systèmes et d’une vision politique claire. Face à l’essor de la finance numérique, une réglementation adaptée et une coopération public-privé sont cruciales pour prévenir l’émergence de nouveaux risques déstabilisateurs. En somme, si les fintechs et les banques historiques évoluent vers une relation de concurrence et de coopération, seule une politique avant-gardiste garantira que l’innovation profite au plus grand nombre.
Un paysage financier en pleine mutation
Au cours de la dernière décennie, les fintechs et les géants du numérique ont investi des services autrefois l’apanage des banques, des assureurs et des gestionnaires d’actifs. Applications de paiement, plateformes de crédit aux entreprises, souscription de prêts basée sur l’intelligence artificielle ou encore services financiers liés aux cryptomonnaies ont mis les acteurs historiques au défi. Cependant, cette « disruption » ne mène que rarement à un remplacement pur et simple. Les nouveaux entrants tendent plutôt à devenir des services complémentaires, élargissant la concurrence, diversifiant les marchés et stimulant l’innovation des acteurs établis.
Le secteur des paiements illustre parfaitement cette dynamique. Des systèmes de paiement rapides, peu coûteux et en temps réel se sont généralisés à l’échelle mondiale, particulièrement dans les marchés émergents. L’infrastructure publique y joue un rôle déterminant. Au Brésil, Pix, et en Inde, l’Unified Payments Interface (UPI), desservent désormais une large majorité de la population, facilitant les transactions de détail, le paiement de factures et le commerce de proximité. Leur succès contraste avec la fragmentation observée dans d’autres régions, comme aux États-Unis, en Chine ou au Pérou, où des portefeuilles privés concurrents fonctionnent en silos, limitant l’interopérabilité et appelant à une intervention politique.
La Thaïlande, pionnière des paiements numériques inclusifs
La Thaïlande s’est imposée comme un leader incontesté des paiements numériques, grâce à son système PromptPay et à un soutien réglementaire fort pour les transactions par code QR. La portée nationale de PromptPay, sa facilité d’utilisation et ses liens transfrontaliers avec Singapour et la Malaisie en font un des écosystèmes de paiement en temps réel les plus avancés au monde. Son adoption rapide par les consommateurs, les petites et moyennes entreprises (PME) et les services gouvernementaux témoigne de la manière dont une infrastructure inclusive et une coordination politique peuvent accélérer la transformation financière numérique.
PromptPay, lancé par la Banque de Thaïlande (BOT) et l’Association des banquiers thaïlandais, est un système de paiement interbancaire en temps réel. Il permet des transferts d’argent instantanés, 24h/24 et 7j/7, en liant simplement un compte bancaire à un numéro de téléphone portable ou d’identification nationale. Cette simplicité, couplée à une structure de frais nuls pour les transactions de faible à moyenne valeur, a favorisé une adoption massive (plus de 77 millions d’identifiants enregistrés) et contribué à l’inclusion financière et au déclin de l’usage des espèces.
Parallèlement, la Thaïlande a généralisé l’utilisation des codes QR, désormais acceptés par la quasi-totalité des banques, commerçants et portefeuilles numériques. Cette normalisation permet aux clients d’utiliser n’importe quelle application bancaire ou portefeuille électronique pour scanner un code QR unique, fluidifiant les transactions, même pour les petits commerçants et les vendeurs ambulants. Ce système a fait des applications bancaires mobiles et des portefeuilles numériques le mode de paiement privilégié pour la majorité des transactions.
La Banque Centrale de Thaïlande (BOT) est également à la pointe des paiements transfrontaliers. La connexion réussie entre PromptPay et le système PayNow de Singapour permet des transferts instantanés et peu coûteux entre les deux pays en utilisant uniquement un numéro de mobile. La Thaïlande étend activement cette connectivité à d’autres pays de l’ASEAN (Indonésie, Malaisie, Vietnam, Cambodge), se positionnant comme une plateforme financière numérique régionale.
Enfin, un écosystème de fintech dynamique prospère parallèlement à l’infrastructure nationale. Des portefeuilles électroniques majeurs comme TrueMoney, Rabbit LINE Pay et ShopeePay ont conquis d’importantes bases d’utilisateurs en s’intégrant dans la vie quotidienne, offrant des services variés allant du paiement de factures au commerce électronique et aux paiements de transport. L’innovation numérique stimule encore davantage, avec des projets pilotes de monnaie numérique de banque centrale (CBDC) et l’introduction prévue de licences de banques virtuelles pour intensifier la concurrence.
Des marchés du crédit et des actifs cryptographiques sous influence
L’innovation transforme également les marchés du crédit. Si les premières fintechs se sont concentrées sur les plateformes de données alternatives, les grandes entreprises technologiques ont étendu leur portée en proposant des prêts aux commerçants. Ces modèles ont amélioré l’accès au crédit pour les populations mal desservies, des petites entreprises en Argentine aux régions à fort taux de chômage aux États-Unis. Les banques historiques ont réagi en adoptant des technologies similaires, tandis que de nombreux challengers fintech, tels que Revolut et Nubank, sont devenus eux-mêmes des banques réglementées.
Quant aux actifs cryptographiques et à la finance décentralisée (DeFi), ils promettent une rupture plus radicale avec la finance institutionnelle. Cependant, les auteurs du rapport soulignent que les marchés restent fortement intermédiés et sujets à des risques importants. Les stablecoins, malgré leurs liens avec les actifs traditionnels, introduisent leurs propres vulnérabilités, notamment la fraude, des problèmes d’intégrité financière et des menaces potentielles pour la souveraineté monétaire.
Dans ce contexte, l’innovation seule ne suffit pas. Les risques émergents, des secousses du marché des cryptomonnaies aux problèmes de stabilité financière, exigent une infrastructure publique solide, une réglementation claire et une expérimentation collaborative entre les secteurs public et privé. Des initiatives comme Agorá, qui rassemble les banques centrales et commerciales pour explorer les paiements transfrontaliers tokenisés, illustrent la voie à suivre. Le message central est donc limpide : la transformation de la finance est en marche, mais seules des politiques cohérentes et des actions coordonnées garantiront que cette révolution renforce, plutôt que déstabilise, le système financier mondial.