Entre refuge pour intellectuels persécutés et quartier général de l’Abwehr, l’Hôtel Lutetia — aujourd’hui Mandarin Oriental Lutetia — a incarné, au milieu du XXe siècle, toutes les fonctions d’un établissement d’accueil : celle d’un hôtel, d’un foyer et d’un hôpital.
L’établissement situé au 45 boulevard Raspail, dans le 6e arrondissement de Paris, a connu des destinées radicalement opposées. Dans son ouvrage, Jane Rogoyska relate comment l’hôtel est devenu, dès le milieu des années 1930, le centre de ralliement de dissidents politiques allemands ayant fui le régime d’Adolf Hitler.
Ce groupe, composé de l’élite intellectuelle de la République de Weimar, menait une lutte clandestine contre le Troisième Reich depuis l’exil. Sous l’impulsion de l’écrivain Heinrich Mann, frère de Thomas Mann, un comité d’organisation orchestrait des actions subversives. Leurs méthodes étaient singulières : l’envoi en Allemagne de faux sachets de graines de tomates contenant des pamphlets anti-nazis, ou encore la diffusion du Manifeste du Parti communiste, dont la couverture avait été modifiée pour ressembler à des œuvres de littérature classique.
« La clique du Lutetia »
Appellation dédaigneuse utilisée par la propagande nazie pour désigner ces exilés
Avant d’être un bastion de la résistance intellectuelle, l’hôtel était une figure de proue de la bohème parisienne. Inauguré le 28 décembre 1910 dans un style mêlant Art nouveau et Art déco, il a attiré les plus grands noms des arts et des lettres. Dans les années 1920, Hemingway, Picasso, Matisse et André Gide y étaient des habitués. James Joyce, qui a résidé vingt ans dans la capitale française, y a notamment écrit une partie de son œuvre Ulysse.
Toutefois, cette ère de liberté a brutalement pris fin avec l’occupation. L’établissement a alors basculé dans l’ombre en devenant le siège de l’Abwehr, le service de renseignement militaire nazi, placé sous le commandement de l’amiral Wilhelm Canaris. Ce tournant a marqué le point le plus bas de l’histoire de cette institution parisienne, transformant un ancien sanctuaire de la pensée libre en un centre d’interrogations pour les membres suspectés d’appartenir aux réseaux de la Résistance.