Publié le 2025-10-20 14:04:00. Une étude menée dans la région de Jazan, en Arabie saoudite, révèle une dynamique inédite de la grippe saisonnière durant la pandémie de COVID-19, marquée par des fluctuations spectaculaires corrélées aux mesures sanitaires.
- La grippe a connu une hausse surprenante début 2020, un minimum historique en 2021, puis un rebond significatif en 2022 et 2023, épousant les phases d’application et d’allègement des mesures non pharmaceutiques (MNP).
- Parallèlement, le COVID-19 a affiché trois pics distincts, reflétant les tendances mondiales du SARS-CoV-2.
- Des recherches approfondies suggèrent que la grippe pourrait supplanter le COVID-19 dans certaines circonstances, expliquant un phénomène d’alternance observé.
L’étude met en lumière l’impact profond de la pandémie de COVID-19 sur le comportement de la grippe saisonnière dans la région de Jazan. Alors que les cas de grippe ont grimpé à 449 début 2020 (contre 130 en 2019), ils ont chuté drastiquement à 46 en 2021, avant de remonter à 430 en 2022 et 1 001 en 2023. Ces variations suivent de près la mise en place, le renforcement puis l’assouplissement des mesures de lutte contre le COVID-19, telles que les restrictions de voyage, les fermetures d’écoles et le port du masque obligatoire. L’Arabie saoudite, pionnière dans l’application de ces mesures dès mars 2020, voit ainsi ses données de grippe converger avec celles observées à l’échelle mondiale et dans d’autres pays, où des stratégies sanitaires robustes ont significativement freiné la transmission grippale.
Cette analyse révèle également un « effet de bascule » intrigant, où l’activité grippale reprend de l’ampleur à mesure que la circulation du COVID-19 diminue. Ce phénomène pourrait s’expliquer par une interférence virale asymétrique : l’infection grippale semble supprimer plus efficacement la réplication du SARS-CoV-2 que l’inverse, selon des études mécanistiques menées en laboratoire. Par ailleurs, la réduction de l’immunité grippale après deux saisons de faible circulation, conjuguée à un relâchement progressif des MNP et à la vaccination massive contre le COVID-19, aurait favorisé la résurgence de la grippe en 2022-2023.
Sur le plan démographique, les profils des patients touchés par la grippe ont évolué. Avant la pandémie, les enfants (5-14 ans) et les adultes (25-64 ans) étaient les plus affectés. Après l’assouplissement des mesures, la tranche d’âge des 25-64 ans est devenue la plus représentée (56,8 % à 71,7 % des cas annuels). Les différences de sexe ont également fluctué : une légère prédominance masculine persistait jusqu’en 2023, année où hommes et femmes étaient quasi-également touchés par la grippe. Le COVID-19, quant à lui, est passé d’une prédominance masculine en 2020 (60,0 %) à une prédominance féminine en 2022 (59,1 %). Ces changements pourraient refléter des variations dans les modes d’exposition, l’adhésion aux consignes sanitaires et la susceptibilité biologique.
L’étude explore les mécanismes immunologiques sous-jacents, tels que l’empreinte immunitaire, qui influencent la susceptibilité des différentes tranches d’âge. La recherche souligne également l’efficacité des MNP, notamment le port du masque et l’hygiène des mains, pour endiguer la transmission de la grippe. Ces pratiques, démontrées comme efficaces dans des études contrôlées, suggèrent que des interventions ciblées et durables, adaptées au contexte, pourraient être envisagées en période non pandémique. L’idée est de trouver un équilibre entre la réduction des maladies respiratoires saisonnières et la minimisation des perturbations socio-économiques.
Face à ces constats, les décideurs politiques sont encouragés à envisager des stratégies de MNP adaptées et durables. Plutôt que des confinements généralisés, des mesures sélectives comme l’usage renforcé du masque pendant les pics de grippe, une hygiène des mains rigoureuse et des fermetures de classes ciblées pourraient être mises en place. L’efficacité de telles approches a été démontrée, permettant de réduire la transmission à un coût social et économique moindre. La communication sur les risques et la distanciation sociale, déployées de manière stratégique, se révèlent également des outils efficaces et économiquement viables.
Les leçons tirées de la pandémie de 1918 appuient l’idée que des MNP rapides et bien appliqués peuvent réduire la mortalité sans impact économique négatif à moyen terme. Une stratégie durable contre la grippe pourrait donc combiner des mesures peu coûteuses et ciblées : pratiques d’hygiène améliorées, port du masque saisonnier dans les contextes à haut risque, messages de prévention clairs, et fermetures sélectives synchronisées avec la capacité des systèmes de santé et les pics saisonniers.
Plusieurs facteurs expliqueraient la poussée de grippe observée début 2020 : un délai dans l’application des MNP, une possible résistance initiale de la population aux restrictions, des variations dans les souches virales circulantes, une intensification de la surveillance liée à la préparation pandémique, et des altérations potentielles de l’immunité de l’hôte dues à l’infection par le SARS-CoV-2 ou à l’incertitude thérapeutique initiale.
La suppression spectaculaire puis le rebond de la grippe soulignent l’efficacité, mais aussi le caractère temporaire, des mesures de confinement généralisées. Les décideurs devraient peser cet avantage lorsqu’ils envisagent de futures réponses pandémiques et renforcer la vaccination systématique contre la grippe pour prévenir une résurgence post-mesures sanitaires. Une surveillance continue demeure cruciale pour identifier les changements de saisonnalité et adapter les interventions.
Les évolutions démographiques observées peuvent également s’expliquer par des facteurs socioculturels et professionnels. La prédominance des cas chez les adultes de 25 à 64 ans après les MNP reflète probablement une exposition professionnelle accrue, ces derniers ayant repris leurs activités en personne avant le retour complet des enfants à l’école. La tendance vers une répartition équilibrée ou une prédominance féminine pourrait être liée à l’évolution des rôles de genre en Arabie saoudite, avec une participation croissante des femmes au travail et à l’université. Le fardeau de la maladie restant plus faible chez les personnes âgées pourrait s’expliquer par une vigilance accrue, une meilleure adhésion aux MNP et une priorité à la vaccination.
Cette étude s’appuie sur des données de surveillance de population sur sept ans et compare deux pathogènes respiratoires majeurs dans une même région. Cependant, elle présente des limites : absence de données sur le statut vaccinal contre la grippe et le COVID-19, manque d’informations sur les comorbidités individuelles (diabète, hypertension, obésité, maladies cardiovasculaires), et données agrégées sans stratification par type ou sous-type de virus grippal. Une sous-déclaration potentielle ou des retards dans les rapports de surveillance durant les pics pandémiques sont également à considérer. Enfin, les conclusions pourraient ne pas être généralisables à d’autres régions d’Arabie saoudite.
Les recherches futures devront intégrer des données individuelles (antécédents vaccinaux, comorbidités, comportements), la surveillance moléculaire des souches virales et l’évaluation des co-infections. Des études comparatives régionales amélioreraient la représentativité nationale. Il est également essentiel de maintenir des systèmes de surveillance robustes après la pandémie pour détecter les changements saisonniers et guider la sélection des souches vaccinales. Les décideurs devraient envisager des stratégies « double virus » ciblant simultanément la grippe et le COVID-19, particulièrement durant les saisons respiratoires où les deux circulent.