Publié le 2025-10-09 11:02:00. La Chine, par le biais d’une série d’événements diplomatiques majeurs, affirme ses ambitions de refaçonner l’ordre international, suscitant un intérêt croissant en Asie du Sud-Est. Cependant, des obstacles subsistent sur la voie d’un leadership régional incontesté.
- Le 12e Forum Xiangshan de Pékin, le défilé du Jour de la Victoire et le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) soulignent la volonté et la capacité accrues de la Chine à remodeler l’ordre mondial.
- La forte participation de pays d’Asie du Sud-Est et du Secrétariat de l’ASEAN à ces événements témoigne de l’influence grandissante de Pékin dans la région.
- Malgré ces avancées, la route vers un leadership chinois affirmé en Asie du Sud-Est reste semée d’embûches.
Le 12e Forum Xiangshan de Pékin s’est achevé le 19 septembre 2025, marquant la fin d’une série d’événements diplomatiques d’envergure initiée par le défilé du Jour de la Victoire le 3 septembre et le sommet de l’OCS à Tianjin fin août. Ces rencontres ont vu la Chine multiplier les initiatives pour affirmer son rôle sur la scène internationale, notamment avec la proposition par le président Xi Jinping de l’Initiative de gouvernance mondiale (GGI), quatrième de ses « initiatives mondiales ». Ces événements consécutifs sont interprétés par de nombreux observateurs comme la manifestation d’une ambition chinoise de prendre les rênes et de remodeler l’ordre mondial. L’Asie du Sud-Est, une région voisine stratégique, semble particulièrement sensible à cette montée en puissance, mais le chemin vers une hégémonie régionale chinoise est loin d’être une évidence.

Le Sud Global sous les projecteurs
La proposition d’un nouvel ordre international mené par la Chine séduit une partie de l’Asie du Sud-Est. La présence remarquée de dirigeants de la région au défilé du Jour de la Victoire et la participation du Secrétaire général de l’ASEAN, Kao Kim Hourn, aux sommets SCO-Plus et du Forum de Xiangshan, soulignent un intérêt certain. Plusieurs facteurs expliquent ce rapprochement.
D’une part, la Chine se positionne comme une réformatrice de l’ordre mondial, désireuse de donner une voix aux pays du Sud. Le ministre chinois de la Défense, Dong Jun, a ainsi affirmé lors du Forum de Xiangshan que son pays s’opposait aux alliances militaires et aux « blocs exclusifs visant l’hégémonie », prônant une réforme du système de gouvernance mondiale pour un ordre « plus juste et plus raisonnable ». Pékin se veut le champion du « vrai multilatéralisme », critiquant implicitement les politiques protectionnistes américaines. Cette posture trouve un écho particulier dans le contexte de la seconde administration Trump, dont les décisions, notamment en matière de tarifs douaniers, ont fragilisé les relations traditionnelles.
Face à ces turbulences, certains pays d’Asie du Sud-Est perçoivent la Chine comme un partenaire commercial plus fiable et prévisible. L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) envisage ainsi une réorganisation de ses relations économiques, incluant un renforcement des liens avec la Chine, comme en témoigne la récente mise à niveau de l’accord de libre-échange entre l’ASEAN et la Chine.
Défense de l’égalité souveraine
D’autre part, Pékin se présente comme le garant de l’égalité souveraine des États. Le document conceptuel de l’Initiative de gouvernance mondiale stipule que chaque pays doit voir sa souveraineté et sa dignité respectées, ses affaires intérieures à l’abri de toute ingérence extérieure, et jouir du droit de choisir librement son système social et sa voie de développement. Ces principes résonnent particulièrement dans une Asie du Sud-Est marquée par des expériences coloniales et guerrières, et attachée au principe de non-ingérence, un pilier inscrit dans la Charte de l’ASEAN.
Avocat du droit international et de la paix
Enfin, la Chine se projette comme un acteur responsable œuvrant pour la paix. L’Armée populaire de libération est présentée comme un « lest pour la paix et la stabilité », défendant une paix permanente conforme à la Charte des Nations Unies. La Chine s’affirme également comme une défenseure du droit international, réaffirmant son engagement envers l’État de droit international. Ces positions sont naturellement appréciées par les États membres de l’ASEAN, qui font eux-mêmes de la paix et de la sécurité des principes fondamentaux.
Les défis de l’influence chinoise en Asie du Sud-Est
Malgré ces efforts, la Chine fait face à des défis persistants en Asie du Sud-Est. La méfiance de certains pays de l’ASEAN à l’égard de la rhétorique chinoise sur le droit international est palpable, notamment en ce qui concerne la mer de Chine méridionale. Les litiges dans cette zone continuent d’affecter les relations sino-sud-est asiatiques, particulièrement avec les Philippines. Bien que le Vietnam et la Malaisie aient adopté une attitude plus discrète concernant leurs différends maritimes, ceux-ci pourraient ressurgir à tout moment.
La Chine a également exploité le concept d’égalité souveraine pour contrer toute « ingérence » dans les zones qu’elle revendique. En s’appuyant sur des arguments historiques et juridiques pour justifier sa souveraineté sur la mer de Chine méridionale, délimitée par la ligne des neuf traits, Pékin réfute les accusations d’agression territoriale. Cette approche, bien que présentée comme une défense de ses droits souverains, érode la confiance des États revendicateurs d’Asie du Sud-Est, qui y voient une négligence de leurs propres intérêts et droits.
La capacité de la Chine à jouer un rôle de médiateur dans la région est également interrogée. L’Initiative de sécurité mondiale, présentée en 2023, évoque la promotion d’un règlement politique des différends et l’encouragement au dialogue. Pékin a tenté de concrétiser ces ambitions en se proposant comme médiateur dans la crise birmane et le conflit Cambodge-Thaïlande. Cependant, les résultats sont mitigés : la guerre civile en Birmanie se poursuit, et le rôle discret de la Chine dans le différend Cambodge-Thaïlande a été jugé mineur, éclipsé par l’implication diplomatique d’autres acteurs.
Au final, les pays d’Asie du Sud-Est exploitent les opportunités offertes par ces événements pour rééquilibrer leurs relations en faveur de la Chine, profitant du déclin de l’influence américaine. Cependant, la majorité des États de la région chercheront probablement à approfondir leurs liens avec d’autres partenaires majeurs tels que l’Australie, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud, plutôt que de se fier exclusivement à la Chine.
La longue marche vers un leadership régional
Actuellement, la Chine ne dispose pas encore du poids nécessaire pour assumer pleinement un leadership régional, et les circonstances actuelles ne lui sont pas entièrement favorables. Tant que les conflits territoriaux persisteront et que la perception d’un partenaire « égoïste » prévaudra, Pékin peinera à bâtir une « cour conviviale » en Asie du Sud-Est.
À long terme, si la Chine maintient sa stratégie, elle pourrait effectivement supplanter les États-Unis dans la région. Cela pourrait compromettre la capacité de l’ASEAN et de ses membres à maintenir leur neutralité. Il est donc essentiel pour l’ASEAN de préserver sa centralité, de garantir l’efficacité de ses institutions et de poursuivre un engagement solide avec ses autres partenaires.
Henrick Tsjeng est chercheur associé au programme d’architecture de sécurité régionale, Institut de défense et d’études stratégiques, École d’études internationales S. Rajaratnam (RSIS).