La démocratie américaine, pilier de la nation, semble avoir franchi un cap critique, le 5 novembre 2024, date qui résonne désormais d’une manière nouvelle et inquiétante. Ce jour-là, les États-Unis ont, d’une certaine façon, récompensé un homme dont les actions et les discours ont semé le doute sur la légitimité de leur système, allant jusqu’à provoquer une attaque contre leur propre capitale.
Cette mise en perspective rappelle un avertissement musical, lointain mais prémonitoire. John Lennon, sur l’album « Plastic Ono Band », fermait son morceau « Remember » par un cri : « Souvenez-vous du 5 novembre ! », suivi d’une explosion. Ce 5 novembre était alors une référence au Guy Fawkes Day, commémorant la tentative manquée d’explosion du Parlement britannique en 1605, une conspiration qui coûta la vie à son instigateur.
Aujourd’hui, ces paroles prennent une dimension particulièrement sombre. L’élection de l’année dernière a vu l’Amérique, la plus ancienne des grandes démocraties et nation fondée sur une idée plutôt que sur une identité tribale, se retrouver face à un défi existentiel. Ce choix, vu à travers le prisme de l’histoire, ressemble à un acte d’auto-immolation nationale. Il est donc impératif de devenir des pompiers, non des pyromanes, pour contenir cette tendance.
Au cœur de l’idéal démocratique américain réside le principe énoncé par Abraham Lincoln : « le droit fait la force ». Cette simple phrase recèle un postulat révolutionnaire : la loi du plus fort, la loi de la jungle, peut être supplantée par l’État de droit dans une société civile. C’est précisément ce fondement qui est mis à mal par le trumpisme, une doctrine qui semble reposer sur la conviction que seul le pouvoir et l’argent font le droit.
Ce courant, enivrant pour ses partisans, renforce leurs pulsions les plus sombres. La loi de la jungle, longtemps assoupie sous les subtilités d’un ordre libéral, semble avoir fait un retour fracassant. Les avertissements n’ont pas manqué. Avant les élections de 2024, le New York Times alertait avec force : « Donald Trump dit qu’il poursuivra ses ennemis, ordonnera des déportations massives, utilisera des soldats contre des citoyens, abandonnera des alliés, fera de la politique avec les désastres. Croyez-le. » Et tout cela s’est produit.
Si les électeurs de Trump ont pu avoir le sentiment de voter pour des solutions concrètes, comme la baisse du coût de la vie ou la lutte contre une politique identitaire jugée absurde, la réalité s’est avérée différente. Ils ont fait face à des tarifs douaniers, une corruption sans précédent et une atteinte à la Constitution, tandis que la dette et les prix continuaient de grimper, obligeant même leurs alliés de longue date à se tourner vers la Chine pour le commerce.
Ce spectacle n’a échappé aux dirigeants autoritaires du monde entier. Ces derniers ont toujours perçu la démocratie libérale comme un prétexte insupportable. Désormais, ils voient à la tête de la première puissance mondiale un dirigeant qui partage leur vision : la fin justifie les moyens. L’Amérique est ainsi apparue sensible aux mêmes forces de peur et d’avidité qui ont fait le lit des démagogues à travers l’histoire. Donald Trump a réussi là où d’autres avaient échoué : à discréditer, aux yeux du monde, l’idée même de l’exception américaine.
L’Amérique a prospéré précisément parce qu’elle a choisi la voie du droit, et non celle de la force brute. Sa Constitution, son engagement envers les idéaux démocratiques, le libre marché et la liberté de ses citoyens ont fait sa grandeur. Renoncer à ces principes, ce n’est pas restaurer cette grandeur, c’est au contraire accélérer le déclin.
Le danger le plus profond réside dans la tentation politique de céder à une réaction excessive et opposée. S’il est nécessaire de corriger les excès de l’administration Trump, la voie à suivre doit être celle de la reconstruction des garde-fous démocratiques endommagés. La réponse juste ne peut être le désespoir ou l’épuisement, mais une résistance positive, patriotique et inclusive.
Cette résistance doit reconstruire le cœur de la politique et de l’économie. Elle se concentrera sur des solutions de marché pour répondre à la crise du coût de la vie. Elle appellera à des réformes de l’immigration qui sécurisent les frontières tout en ouvrant des voies légales et en réaffirmant la valeur de l’assimilation. Elle devra également promouvoir l’éducation civique, le service national, et surtout, réformer un pouvoir exécutif devenu trop tentaculaire. Enfin, il faudra trouver une solution fédérale pour mettre fin aux guerres de redécoupage électoral, une pratique exacerbée par Donald Trump, qui a réduit le nombre de sièges temporaires au Congrès et poussé le pouvoir vers des extrêmes.
Alors oui, souvenons-nous du 5 novembre. Mais souvenons-nous-en avec la détermination lucide de tirer une leçon utile de ce naufrage. La véritable réponse à ce 5 novembre doit être une rébellion tournée vers le sens profond du 4 juillet : le rejet du règne des rois, ce qui a poussé, génération après génération, des immigrants épris de liberté, y compris John Lennon, à venir en Amérique.