Publié le 31 octobre 2025. Les dirigeants des économies de l’Asie-Pacifique se réunissent en Corée du Sud pour le sommet de l’APEC, une organisation née dans les années 1990 et qui a vu son rôle évoluer face à la montée en puissance de la Chine et à la reconfiguration des alliances mondiales.
- Le 33e sommet de l’APEC se tient à Gyeongju, en Corée du Sud, à la fin d’octobre 2025.
- L’APEC, créée en 1989, visait initialement à établir une zone de libre-échange sous l’impulsion des États-Unis et du Japon.
- L’émergence de blocs commerciaux alternatifs, comme le RCEP, a redéfini le paysage économique régional, reléguant l’APEC à un rôle redéfini.
Alors que les dirigeants des 21 pays membres de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) se retrouvent à Gyeongju, en Corée du Sud, pour leur 33e sommet, l’organisation se trouve à un tournant. Fondée en 1989 à Canberra, en Australie, l’APEC avait pour ambition de bâtir une vaste zone de « libre-échange », concrétisée par les Objectifs de Bogor fixés en 1994 lors du sommet en Indonésie. Née à une époque où la libéralisation des échanges était le maître mot, l’APEC fut conçue par le Conseil japonais de coopération économique du Pacifique comme un instrument pour bâtir des chaînes d’approvisionnement régionales, dans le sillage de l’Accord du Plaza qui avait fait grimper la valeur du yen. Son lancement coïncidait avec le cycle d’Uruguay du GATT (1986-1994), qui aboutit à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les États-Unis et leurs alliés du G7, persuadés de l’avènement d’un ordre mondial unipolaire dominé par Washington, poussaient alors à l’ouverture des économies asiatiques au capital nord-américain et japonais.
Durant des années, les États-Unis ont soutenu le projet d’une zone de libre-échange au sein de l’APEC, espérant ainsi asseoir la domination de leurs entreprises dans la région. Si les Objectifs de Bogor visaient cet objectif, leur mise en œuvre s’est heurtée à diverses résistances, notamment la crainte de voir la montée en puissance industrielle de l’Asie supplanter les États-Unis. Les tentatives de l’Accord de partenariat économique stratégique transpacifique (TPP), lancé en 2005 et élargi en 2013, n’ont pas abouti aux résultats escomptés. La crise financière de 2008 a marqué un tournant, révélant la fragilité des économies occidentales et renforçant la volonté des pays du Sud de construire des alternatives de développement et de coopération Sud-Sud.
L’ascension de la Chine a bouleversé cette donne. Devenue la troisième économie mondiale en 2007, puis la deuxième en 2010, elle est aujourd’hui le principal partenaire commercial de la majorité des pays de la région Asie-Pacifique, y compris 13 des 21 membres de l’APEC. Après la crise financière, la priorité accordée par les pays du Pacifique à un accord de libre-échange avec les États-Unis a diminué. Le retrait américain du TPP en 2017, sous l’administration Trump, a conduit les pays restants à poursuivre leurs négociations, aboutissant à l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP), dont dix des onze signataires sont membres de l’APEC.
Parallèlement, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) a été le creuset de nouvelles initiatives. En 2011, des discussions ont émergé autour d’un accord de libre-échange centré sur l’Asie. Malgré le retrait de l’Inde, le projet a rassemblé les dix membres de l’ASEAN, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. En 2020, ces pays ont signé le Partenariat économique régional global (RCEP), le plus grand bloc commercial au monde, représentant près d’un tiers de la population mondiale et 28 % du PIB planétaire. Ce succès contraste avec l’isolement américain, l’Union européenne pesant environ 18 % du PIB mondial et l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) environ 30 %.
Les États-Unis conservent néanmoins deux leviers d’influence dans la région : l’APEC, devenue davantage un instrument de discipline pour leurs alliés asiatiques qu’un simple forum économique, et Rim of the Pacific (RIMPAC), sa branche militaire. Créé en 1971 dans le contexte de la Guerre Froide, RIMPAC est aujourd’hui un mécanisme visant à projeter la puissance navale américaine face à la Chine et aux pays aspirant à une plus grande souveraineté. Organisé par le commandement indo-pacifique de la marine américaine, RIMPAC inclut désormais des moyens militaires israéliens, ce qui pourrait poser problème à des membres comme la Colombie, le Chili et la Malaisie, qui ont fermement condamné les actions israéliennes en Palestine. À l’exception de la Chine, de la Russie et du Vietnam, tous les membres de l’APEC participent à RIMPAC (la Chine ayant été exclue en 2018).
La superposition des membres de l’APEC et de RIMPAC illustre la stratégie américaine d’hégémonie par le biais du « consentement économique » (APEC) et de la « coercition militaire » (RIMPAC). L’APEC, bien que centrée sur l’investissement, les chaînes d’approvisionnement et l’économie numérique, vise en réalité à maintenir la prédominance américaine dans la région, soutenue par un vaste réseau de bases militaires et les manœuvres de RIMPAC. Cette stratégie cherche à contenir la Chine, face à laquelle les États-Unis, incapables de rivaliser sur le plan économique, privilégient désormais des campagnes de pression militaires et diplomatiques.
Le sommet en Corée du Sud sera marqué par des manifestations populaires. Syndicats, organisations de défense des droits humains et groupes étudiants exprimeront leur soutien à une économie plus axée sur les citoyens. Des partisans ultranationalistes de l’ancien président Yoon Suk Yeol pourraient également se faire entendre, mais le mouvement principal vise à contrer les efforts de l’élite politique, ébranlée par la chute de Yoon, pour consolider son pouvoir lors de ce sommet de l’APEC.
Alors que le centre de gravité de l’économie mondiale se déplace vers l’Asie, les États-Unis tentent de maintenir leur influence par tous les moyens possibles, bien que leurs anciens outils de domination s’avèrent moins efficaces. L’APEC peut néanmoins servir de plateforme de dialogue entre les dirigeants américains et chinois, à un moment où les espaces de discussion bilatérale se raréfient. C’est dans ce contexte que la rencontre entre Donald Trump et le président chinois Xi Jinping a suscité une attention médiatique particulière.
En 2013, le président Xi Jinping a introduit le concept de « communauté de destin pour l’humanité » (人类命运共同体), qui a été inscrit dans la Constitution du Parti communiste chinois en 2017. Lors du sommet de l’APEC à Pékin en 2014, il a appelé à faire de la région Asie-Pacifique non pas « une arène de compétition », mais un lieu de « communauté de destin commun ». Les responsables chinois ont par la suite évoqué une « communauté Asie-Pacifique avec un avenir partagé » (亚太命运共同体). L’idée sous-jacente est que les nations asiatiques devraient privilégier le dialogue et la coopération plutôt que les politiques de blocs ou les alliances militaires, et construire des plateformes qui respectent la dignité de tous les peuples. Ces aspirations ne pourront se concrétiser pleinement qu’à travers un processus historique favorisant la paix et le développement, améliorant ainsi la vie des habitants de la région.