Publié le 18 février 2026 17h28. Lors de la récente Conférence de Munich sur la sécurité, un discours nuancé du secrétaire d’État américain Marco Rubio a laissé entrevoir un possible retour des États-Unis vers une approche plus coopérative avec l’Europe, mais les observateurs restent sceptiques face à un changement de fond, craignant que les obsessions idéologiques de l’aile droite américaine ne persistent.
- Le discours de Marco Rubio à Munich, bien que plus apaisé que celui de son prédécesseur JD Vance l’année précédente, a résonné avec les thèmes nationalistes et conservateurs chers à l’aile droite américaine.
- Les dirigeants européens ont exprimé un soulagement initial, mais ont rapidement pris conscience que le message de Rubio, malgré son ton conciliant, n’était pas fondamentalement différent de celui de Vance.
- La visite subséquente de Rubio en Hongrie et en Slovaquie, auprès de dirigeants considérés comme pro-russes et critiques envers l’Union européenne, a renforcé les inquiétudes quant à l’orientation de la politique américaine.
L’année dernière, lors de la même conférence, le vice-président américain JD Vance avait provoqué une onde de choc en lançant une attaque virulente contre l’Europe, accusant les dirigeants européens d’avoir abandonné leurs « valeurs fondamentales » et remettant en question l’existence d’un programme commun entre les États-Unis et l’Union européenne. Cette offensive idéologique avait laissé un sentiment d’amertume et d’incertitude quant à l’avenir des relations transatlantiques.
Cette année, le secrétaire d’État Marco Rubio a adopté une approche plus mesurée. Son discours a suscité un soulagement palpable, culminant avec une ovation debout de la part d’un public composé de ministres allemands de la Défense et des Affaires étrangères, ainsi que d’une quarantaine de responsables américains. Rubio a affirmé que les États-Unis et l’Europe « vont ensemble », soulignant l’interdépendance des destins européens et américains et se présentant comme « toujours un enfant de l’Europe ».
Wolfgang Ischinger, le président de la Conférence de Munich sur la sécurité, a exprimé un « soupir de soulagement », tandis qu’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, s’est dite « très rassurée ». Kaja Kallas, la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a estimé que le bloc européen pouvait travailler avec ce type d’administration américaine.
Cependant, cet optimisme s’est rapidement estompé. Une relecture attentive du discours de Rubio a révélé que son message, malgré son emballage conciliant, n’était pas si différent de celui de Vance. Les thèmes chers à l’aile droite américaine – migration de masse, effacement civilisationnel, disparition de la culture chrétienne, commerce sans entraves, États-providence trop généreux, armées faibles, « culte du climat » et institutions internationales dénuées de valeur – étaient bien présents.
Le résumé publié par la Maison Blanche a confirmé ces craintes, énumérant une litanie de mots-clés trumpiens tels que « nations souveraines », « héritage partagé », « fondations chrétiennes », « structures mondialistes dépassées » et « défense de la civilisation occidentale ». Comme l’a souligné Claudia Major de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité, il s’agissait d’une « offre d’amitié – mais aux conditions blanches, chrétiennes et maga ». Rubio a insisté sur le fait que les États-Unis souhaitaient des alliés « fiers de leur culture et de leur héritage », des amis qui se considèrent comme « les héritiers de la même grande et noble civilisation » et qui sont « capables et désireux de la défendre ».
Cette rhétorique a été jugée inquiétante par de nombreux observateurs, notamment Mujtaba Rahman du Groupe Eurasie, qui a noté qu’elle faisait écho mot pour mot aux discours de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), un parti d’extrême droite allemand. Pour souligner la position hostile de Washington, Rubio a ensuite effectué des visites bilatérales en Slovaquie et en Hongrie, rencontrant les dirigeants Robert Fico et Viktor Orbán, tous deux connus pour leurs positions pro-russes, anti-Bruxelles et favorables à Donald Trump.
À Budapest, le Rubio a laissé entendre une possible aide financière et a déclaré que Trump était « profondément engagé dans le succès » du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, dont le pouvoir est menacé par les élections d’avril. Un analyste a qualifié cette démarche de « gifle » à l’Union européenne. Andrew Roth du Guardian a souligné que cette visite était susceptible de renforcer les craintes que les États-Unis cherchent à semer le chaos et la désunion parmi leurs alliés.
Le discours de Rubio n’était donc pas une branche d’olivier, mais plutôt un signal de continuité idéologique. L’historien Phillips O’Brien a résumé la situation en affirmant que Rubio avait « appelé à la fin d’une Europe tolérante et démocratique et à son éclatement en un groupe disparate d’États plus petits et trumpistes ». O’Brien a également estimé que le discours annonçait « la mort du système libéral et démocratique qui a gouverné le continent européen – et le monde dirigé par les États-Unis – depuis 1945 », et « le retour à un monde fondé sur la primauté des intérêts nationaux ».
Certains dirigeants européens ont fait preuve de lucidité. Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré que la guerre culturelle menée par l’aile droite américaine n’était pas celle de l’Europe. Il a souligné que, dans l’UE, « la liberté d’expression prend fin… lorsqu’elle est dirigée contre la dignité humaine et la loi fondamentale », et que l’Europe privilégie le libre-échange, les accords sur le climat et l’Organisation mondiale de la santé.
Le président français, Emmanuel Macron, a appelé l’Europe à devenir une « puissance géopolitique », à accélérer son intégration et à mettre en œuvre tous les éléments nécessaires à une défense et une sécurité européennes fortes.
Kaja Kallas, malgré son accueil initial favorable à l’édulcoration du discours de Rubio, a ensuite critiqué vivement l’« Euro-bashing » américain. Elle a insisté sur le fait que « l’Europe réveillée et décadente n’est pas confrontée à un effacement civilisationnel ».
Des signes émergent d’une nouvelle « solidité » européenne, comme l’a souligné le rédacteur diplomatique du Guardian, Patrick Wintour. Macron a évoqué une « convergence » entre les positions stratégiques françaises et allemandes en matière de défense, et la possibilité de placer la dissuasion nucléaire européenne dans une approche globale de sécurité. Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a également souligné la nécessité d’une coopération étroite entre le Royaume-Uni et l’Europe en matière de sécurité.
La question de savoir si et comment la France et le Royaume-Uni pourraient mettre leurs moyens de dissuasion nucléaire au service de l’Europe, réduisant ainsi la dépendance au parapluie nucléaire américain, suscitera des débats intenses dans les mois à venir. D’autres questions controversées, telles que la souveraineté numérique européenne, mettront également à l’épreuve les liens transatlantiques.
Comme l’a souligné Le Monde dans un éditorial percutant, si les États-Unis décrivent l’UE comme « un cimetière d’ambition, d’identité et de liberté », le bloc européen « peut à son tour pointer du doigt le déni climatique de Washington, l’abandon de la science, la dérive ploutocratique et les tendances autoritaires ». Le terme « civilisation occidentale » n’a plus la même signification des deux côtés de l’Atlantique, et les Européens n’ont aucune raison d’abandonner la leur.
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