Publié le 3 octobre 2025. Une nouvelle génération militante, connectée par les réseaux sociaux, ébranle les gouvernements sur plusieurs continents. Du Maroc à Madagascar, en passant par le Népal, les jeunes dénoncent la corruption, les inégalités et réclament une gouvernance plus juste.
- Des manifestations coordonnées par des jeunes émergent au Maroc, au Népal, en Indonésie, aux Philippines, au Pérou et à Madagascar.
- Ces mouvements décentralisés, souvent inspirés par des symboles culturels, s’appuient sur des plateformes numériques comme Discord pour s’organiser.
- Les revendications varient localement, mais convergent vers une critique du statu quo, de la corruption et des priorités gouvernementales jugées inadéquates.
Alors que des demandes anonymes émanant de la jeunesse marocaine ont émergé tôt ce matin, appelant notamment au rejet de l’actuel gouvernement, le Maroc s’inscrit dans un mouvement mondial. Cette vague de mécontentement juvénile a déjà conduit à la dissolution du gouvernement malgache cette semaine, suite à des manifestations similaires qui, moins d’un mois plus tôt, avaient contraint le Premier ministre népalais à la démission. La génération Z, née entre 1997 et 2012, utilise les médias sociaux pour canaliser des frustrations latentes, créant des mouvements de protestation décentralisés qui bousculent les structures de pouvoir et tissent des liens entre les luttes à travers les frontières.
Au cours du dernier mois, la jeunesse du Népal, de l’Indonésie, des Philippines, du Pérou, de Madagascar et du Maroc s’est retrouvée au cœur de manifestations antigouvernementales d’envergure, dénonçant un large éventail de problèmes, de la corruption aux coupures d’électricité. Si chaque protestation possède ses spécificités – au Népal, la contestation porte sur la corruption politique et le népotisme, tandis qu’au Pérou, une réforme des retraites a mobilisé les rues –, un fil conducteur unit ces mouvements : un sentiment d’aliénation et une défiance généralisée face à la corruption dans leurs pays respectifs. Sarah Zaaimi, chercheuse résidente au Rafik Hariri Center for the Middle East & Middle East Programs du Atlantic Council, observe une « tendance générale de la génération Z essayant de récupérer l’arène publique dans son ensemble ».
Un symbole tangible de cette solidarité transfrontalière est apparu : un drapeau orné d’un crâne souriant coiffé d’un chapeau de paille, emblème de l’anime japonais populaire « One Piece », qui dépeint un équipage de pirates résistant à des dirigeants corrompus. Ce drapeau, désormais brandi lors de manifestations au Népal, en Indonésie, aux Philippines et à Madagascar, est devenu un signe de ralliement international pour la résistance juvénile.
Les jeunes militants de la génération Z s’inspirent mutuellement, exploitant leur maîtrise des médias sociaux et des technologies pour organiser leurs mouvements décentralisés. Des plateformes comme Discord, initialement conçues pour les gamers, sont devenues des outils de communication essentiels. Au Népal, des utilisateurs ont même élu un nouveau Premier ministre intérimaire via Discord. À Madagascar, des manifestants ont rejoint des serveurs Discord du mouvement népalais pour apprendre de leurs homologues asiatiques, tout en structurant leur propre mouvement sur Facebook sous le nom de « Gen Z Madagascar ».
Les manifestations à Madagascar, qui ont éclaté à Antananarivo suite aux pénuries d’eau et aux coupures d’électricité, ont conduit le président Andry Rajoelina à dissoudre son gouvernement. Cependant, les tentatives du président pour apaiser la colère des manifestants se sont avérées insuffisantes, ceux-ci descendant dans la rue deux jours plus tard pour exiger sa démission. Manara Hejesoa Voriraza Séraphin, professeur-chercheur en anthropologie à l’Université de Toliara, souligne que ces jeunes dénoncent l’écart béant entre la classe moyenne et l’élite dans un pays classé parmi les moins développés par les Nations Unies. « Ces jeunes pensent que leur devoir est de provoquer un changement dans le pays », affirme le Dr Hejesoa, inspiré en partie par le mouvement népalais. Les manifestations, qui ont dégénéré en violences, ont fait au moins 22 morts et plus de 100 blessés selon l’ONU. Le mécontentement devrait perdurer, car il vise directement le président et non seulement son gouvernement, les projets de « développement » étant perçus comme profitant uniquement aux élites. « Nous ne pouvons plus tolérer la corruption à Madagascar », conclut-il.
Au Maroc, depuis le 27 septembre, les manifestants dénoncent les priorités gouvernementales, contrastant les milliards investis dans la préparation de la Coupe du monde 2030 avec l’état de délabrement de nombreuses écoles et hôpitaux. Un message diffusé sur Discord le 1er octobre par un utilisateur du mouvement « Genz 212 » (référence au code pays du Maroc) exprimait clairement les attentes : « Nous exigeons des soins de santé publics accessibles à tous, une éducation gratuite et de qualité pour les enfants de la nation, et nous exigeons, par-dessus tout, le droit de vivre dans la dignité dans un pays qui respecte la citoyenneté de tout son peuple. »
Sarah Zaaimi souligne que de nombreux Marocains se sentent ignorés alors que des efforts considérables sont déployés pour attirer les touristes internationaux. « On peut comprendre la frustration quand on voit son pays prioriser des stades de football et des trains à grande vitesse, tandis que les services publics de base traînent encore à la traîne », explique-t-elle. Le roi Mohammed VI lui-même a reconnu cette déconnexion, évoquant en juillet la nécessité d’un « Maroc qui ne bouge pas à deux vitesses ». Le Premier ministre marocain s’est dit disposé au dialogue, mais l’issue reste incertaine. L’Association marocaine des droits de l’homme rapporte l’arrestation d’un millier de personnes dans le contexte de ces manifestations.
La dernière fois que le Maroc a connu des protestations d’une telle ampleur, c’était il y a près de quinze ans lors du Printemps arabe, où les revendications portaient déjà sur de meilleures conditions de vie, des emplois, la fin de la privatisation des écoles et la lutte contre la corruption. Ces manifestations avaient abouti à des réformes constitutionnelles limitant le pouvoir de la monarchie. Toutefois, Mme Zaaimi note que la décentralisation des mouvements actuels les distingue du Printemps arabe, où des figures militantes et médiatiques éminentes dirigeaient les mobilisations. « Il s’agit davantage d’un phénomène générationnel qui transcende les élites », conclut-elle.