Alors que le Vietnam connaît une croissance économique fulgurante, la Thaïlande est confrontée à une stagnation et à des inégalités croissantes, suscitant un débat sur les modèles de développement et la nécessité d’une approche plus inclusive. Une nouvelle analyse met en lumière les divergences entre ces deux nations d’Asie du Sud-Est et souligne l’importance des institutions pour garantir que les bénéfices de la croissance profitent à tous.
Le succès du Vietnam, qui a multiplié par dix-huit son revenu par habitant depuis les réformes Doi Moi lancées en 1986, repose sur une stratégie de « croissance avec redistribution ». Cette approche s’articule autour de plusieurs piliers : une réforme agraire qui a restauré les droits d’utilisation des terres pour les ménages, des investissements massifs dans l’éducation pour préparer la main-d’œuvre aux investissements directs étrangers (IDE), et une transformation structurelle de l’économie, passant de l’agriculture à l’industrie manufacturière et aux services. Des investissements importants dans les infrastructures, notamment une couverture électrique rurale atteignant 99,9 % en 2018, et une décentralisation administrative et fiscale pour donner plus de pouvoir aux collectivités locales, ont également joué un rôle crucial.
Malgré des taux de croissance moyens de 5 à 7 % sur plusieurs décennies, le Vietnam est conscient du risque de tomber dans le « piège du revenu intermédiaire » et a lancé une nouvelle phase de réformes, Doi Moi 2.0, dans le but d’atteindre le statut de pays à revenu élevé d’ici 2045.
La Thaïlande, en revanche, a suivi un modèle économique de « retombées », estimant que la richesse finirait par se diffuser naturellement à l’ensemble de la population. Cette approche s’est traduite par une croissance plus lente et des inégalités persistantes, exacerbées par des faiblesses institutionnelles. Les politiques économiques sont souvent élaborées indépendamment des mesures de réduction de la pauvreté, laissant les problèmes structurels sans réponse. Le pays souffre également d’une dépendance à la main-d’œuvre et aux capitaux étrangers, ainsi que d’un manque de coordination dans le développement technologique et l’innovation.
Une coopération étroite entre l’État et de grands conglomérats, particulièrement visible depuis 2014, a créé une dynamique déséquilibrée, concentrant les ressources et désavantageant les petites entreprises. De plus, l’instabilité gouvernementale et les changements fréquents de politique ont conduit à des mesures de lutte contre la pauvreté à court terme, motivées par des considérations politiques immédiates plutôt que par des réformes structurelles profondes.
L’étude souligne que la Thaïlande ne doit pas chercher à copier le modèle vietnamien, mais peut tirer des leçons précieuses de son expérience. Il est essentiel d’intégrer la redistribution dès le départ dans la stratégie de croissance, en plaçant les populations les plus vulnérables au cœur de l’élaboration des politiques économiques. Cela pourrait passer par le développement d’une économie numérique, des investissements dans les infrastructures pour fournir une protection sociale ciblée, et la décentralisation pour stimuler la création d’emplois locaux.
Le succès du Vietnam est attribué à la continuité politique et à une conception institutionnelle qui intègre explicitement les préoccupations des plus pauvres, s’inspirant des expériences de la Chine et des « miracles économiques » d’Asie de l’Est. Ces pays ont démontré qu’une croissance durable et équitable est possible dans des économies de marché ouvertes, macroéconomiquement stables et investissant dans le capital humain. La Thaïlande doit donc repenser sa politique économique, en passant d’une approche où croissance et réduction de la pauvreté sont considérées comme des objectifs distincts à un système de règles institutionnelles garantissant un partage équitable et durable des bénéfices du développement, tout en respectant les principes démocratiques.